14. Le corps de Jésus est mis au tombeau


Table des matières

 

Partie 1. Sieger Köder : une découverte, une démarche

Partie 2. Le Chemin de croix, selon Sieger Köder

  1. Jésus est condamné à mort
  2. Jésus est chargé de sa croix
  3. Jésus tombe pour la première fois
  4. Jésus rencontre sa mère
  5. Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix
  6. Véronique essuie le visage de Jésus
  7. Jésus tombe pour la deuxième fois
  8. Jésus rencontre les femmes de Jérusalem
  9. Jésus tombe pour la troisième fois
  10. Jésus est dépouillé de ses vêtements
  11. Jésus est cloué sur la croix
  12. Jésus meurt sur la croix
  13. a) Jésus est détaché de la croix…
    b) … et son corps est rendu à sa mère
  14. Le corps de Jésus est mis au tombeau

Conclusion

Bibliographie


 

Le Chemin de croix, selon Sieger Köder

 

14. Le corps de Jésus
est mis au tombeau

 

Nicodème aussi vint […];
il apportait un mélange
de myrrhe et d’aloès […].
Jn 9, 38
Ils prirent donc le corps de Jésus
et le lièrent de bandelettes
avec les aromates, selon que
les Juifs ont coutume d’ensevelir.
Jn 19, 40
Joseph, prenant le corps, le roula
dans un linceul blanc et le mit
dans le tombeau tout neuf
qu’il s’était fait tailler dans le roc;
puis, ayant roulé une grosse pierre
à l’entrée du tombeau, il s’en alla.
Mt 27, 59-60

« Sans Joseph d’Arimathie, Jésus aurait été mis dans la “fosse de justice” réservée aux condamnés. » (Synopse, p. 355)

Source inconnue (semblable : https://www.pinterest.com/pin/801077852449258071/?d=t&mt=login)

 

Dans la chambre noire du sépulcre, le corps en négatif de Jésus trempe dans le bain révélateur. Tournant au positif, son visage s’illumine de la lumière qu’il est allé porter au royaume des morts et qu’il s’apprête à donner en héritage aux vivants.

Une fois fixé, le miraculeux rendu matériel de Jésus apparaîtra aux femmes d’abord, puis à quelques reprises aux disciples, et cela, sous les traits de son choix (Mc 16, 12), selon qu’il veut passer pour un inconnu (Lc 24, 18) ou désire se faire reconnaître (Lc 24, 31).

 

Ouvrir l’image dans un nouvel onglet pour placer le commentaire en parallèle.

 

Le fond du tombeau

On voit en premier ce qu’on s’attend à voir.

J’ai d’abord pris la forme hémisphérique foncée qui domine cette image pour la paroi voûtée au fond du tombeau. Je trouvais tout naturel qu’on ait placé la tête du mort du côté profond de la crypte afin d’orienter le corps dans le sens opposé au monde des vivants. Le renfoncement dans la pierre se prêtait à ce symbolisme, que renforçait la présence (étonnante, inattendue) d’une niche rectangulaire dans le plancher (renfoncement vers le bas, séjour des morts), réceptacle de la dépouille. À cette niche dans la niche s’en ajoutait une troisième : le fait qu’en enveloppant le corps de bandelettes, on avait en quelque sorte mis celui-ci sous scellé. Jésus mort est exclu du monde des vivants.

Enveloppé d’un linceul blanc (Mt 27, 59), lié de bandelettes (Jn 27, 40) et scellé dans la myrrhe (Jn 27, 39), « une gomme-résine odoriférante » (Synopse, p. 356), le corps de Jésus est « préparé pour l’éternité » comme une momie. La silhouette simplifiée qui résulte de cet emmaillotement fait maintenant penser à un cocon, lieu de transition entre le corps de chair et le corps de gloire, lieu où le linceul prend valeur de langes. Les rois mages n’ont-ils pas célébré la royauté (or), la divinité (encens) et la mortalité (myrrhe) de Jésus dès sa naissance (Mt 2, 11)? Momie, cocon, langes. Dans les trois cas, le corps est enserré, promis à une vie nouvelle. Ce cocon ne va-t-il pas, en trois jours, donner du Fils de l’Homme une image transfigurée, celle du Ressuscité?

Et c’est là — frisson — que j’ai « vu » ce que Sieger Köder avait représenté.

Le jour.

 

Renversement de perspective

La tache jaune en demi-cercle au-dessus de ce que j’avais pris pour la paroi du fond, c’est : le jour! Le jour qui filtre, à l’entrée du sépulcre, entre la paroi et la grande pierre que Joseph a roulée. Le peintre a même dessiné l’épaisseur de cette pierre! Renversement total de perspective.

Sieger Köder place le spectateur dos à la paroi la plus profonde du sépulcre pour qu’il regarde vers l’issue. Dès lors, vaincre la mort — sortir du sépulcre — semble possible. On le voit : la tête de Jésus pointe vers la pierre qu’on a placée devant l’entrée. Pour aller du côté des vivants, il lui suffirait de rouler celle-ci vivant.

Dans la représentation de Köder, la dépouille de Jésus paraît phosphorescente. Son visage est si lumineux qu’on le devine à travers les bandelettes. Cette activité lumineuse rappelle la transfiguration dont avaient été témoins Pierre, Jacques et Jean : « son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent blancs comme la lumière » (Mt 17, 2).

Mais il y a encore autre chose. Avez-vous remarqué que la couronne d’épines, signe de risée, divise la hauteur de l’image en deux parties égales? Le Christ, face vers le haut et vers nous, remonte du séjour des morts, glorifié. La lumière qu’il a apportée au royaume des morts, il va maintenant la porter aux vivants. Il sera lui-même pour tous un phare dans ce monde jusqu’ici fermé comme un caveau (on pense au mythe de la caverne de Platon).

Sieger Köder transcende l’illustration traditionnelle de Jésus au tombeau. Pour cette quatorzième et dernière station, il représente, à l’aube du jour de Pâques, le Christ sur le point de ressusciter.

 

Annexe. Une analogie troublante

 

Comparer ci-dessous la forme hémisphérique de l’entrée du sépulcre, chez Sieger Köder, avec celle des trois lingams du temple hindouiste de Goa Gajah (« grotte de l’éléphant »), située à Bedulu, près d’Ubud, sur l’île de Bali en Indonésie.

Conscient ou non de son emprunt, le catholique Sieger Köder a rejoint l’hindouisme par la plastique des formes et des symboles :

À gauche. Une icône phallique qui évoque la capacité d’engendrer la vie dans l’enceinte même de la mort (le sépulcre), en conjonction avec la dépouille du Christ, partie manifestée de la Trinité (Dieu en trois personnes). Parce qu’il est « fils de Dieu », le « Fils de l’Homme » transforme le tragique (la mort) en drame (la Résurrection).

À droite. Parallèle (ou héritage?) hindou : le lingam (signe, phallus et symbole de Shiva en tant que Brahman ou « âme universelle ») et la Trimūrti (mot sanskrit signifiant « trois formes » — Brahmâ [la création], Vishnou [la préservation] et Shiva [la destruction] — qui est la partie manifestée de la divinité suprême). La Trimūrti annonce la Trinité chrétienne et succède à la trinité védique (Agni, Vâyu et Sûrya, les trois aspects du feu sacrificiel).

 

Conclusion

 

On a dit de Sieger Köder qu’il prêchait en images. Pour ce faire, il a dû se pénétrer non seulement du message évangélique, mais des textes de la Bible; il a dû recueillir en lui les contradictions de son temps, les méditer, les ordonner, tâcher de leur donner un sens. Il a souvent mis en présence dans ses tableaux, on l’a vu, des éléments provenant d’époques et de lieux divers. En évoquant simultanément le passé biblique et l’histoire mondiale de son temps, il a actualisé de manière personnelle et inédite la vision que nous avions jusqu’à lui des quatorze stations du Chemin de croix et de bien d’autres épisodes des Écritures.

Au terme de mon analyse de ces tableaux complexes, réfléchis, mon étonnement admiratif du début s’est augmenté d’une bonne dose d’humilité. Certes, je me suis expliqué beaucoup de choses, et mes commentaires vous ont peut-être aidé à remarquer des détails qui vous avaient échappé. Il m’est cependant arrivé de buter sur mon ignorance, et certaines recherches n’ont rien donné. J’ai noté au passage mes incertitudes.

Et si ces zones d’ombre devaient rester inexpliquées? On sait bien que les artistes, familiers de l’incertitude, se servent de l’ambiguïté dans leurs œuvres afin d’attester l’existence de territoires indéfinis qu’ils appréhendent par l’intuition. Si Köder a peint, c’est qu’il ne voulait pas décrire.

Tenter de tout réduire à une explication revient à tuer l’esprit de poésie et d’art. Or c’est précisément cet esprit apparemment naïf (d’une grande sagesse!) qui anime les tableaux de Sieger Köder et qu’il faut préserver.

Je me sens maintenant un peu comme a pu se sentir Max Brod au moment d’établir les textes de Kafka et de les présenter pour la première fois au public : inexpérimenté en édition, mais sûr de la valeur de l’œuvre à faire connaître. J’ai fait le gros du travail, me semble-t-il; je tends le relais au suivant.

Je souhaite que ce voyage virtuel, durant lequel je vous ai servi de guide, vous ait rendu encore plus, pour reprendre le mot de Paul Éluard, « les yeux fertiles ».

 

André-Guy Robert

Laval (Québec), Samedi saint 15 avril 2022

 

Bibliographie

 

Livres sur Sieger Köder et ses œuvres

 

Chemin de Croix

 

Exergues, citations de la Bible et renseignements historiques

  • TOB : Alliance biblique universelle, La Bible. TOB. Traduction œcuménique de la Bible comprenant l’Ancien et le Nouveau Testament traduits sur les textes originaux hébreu et grec avec introduction, notes, références et glossaire. Société Biblique Française et Éditions du Cerf, Paris, 1975, 1977, 1731 p.
  • Synopse : parallèle des quatre évangiles. D’après la traduction de E. Osty et J. Trinquet, établie par Léon-Noël Bompois. Maison Mame, 1965, 385 p.
  • Voile du Temple : https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0909211713.html (visite le 27 janvier 2022)

 

Images

 

Sieger Köder et la Kirche St. Stephanus

 

Chemin de croix

 

Texte : © André-Guy Robert, 2022
Tableaux :
© Sieger Köder et ayants droit
Photos : © Sources respectives, Internet
Toute reproduction du texte sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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