13. a) Jésus est détaché de la croix…


Table des matières

 

Partie 1. Sieger Köder : une découverte, une démarche

Partie 2. Le Chemin de croix, selon Sieger Köder

  1. Jésus est condamné à mort
  2. Jésus est chargé de sa croix
  3. Jésus tombe pour la première fois
  4. Jésus rencontre sa mère
  5. Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix
  6. Véronique essuie le visage de Jésus
  7. Jésus tombe pour la deuxième fois
  8. Jésus rencontre les femmes de Jérusalem
  9. Jésus tombe pour la troisième fois
  10. Jésus est dépouillé de ses vêtements
  11. Jésus est cloué sur la croix
  12. Jésus meurt sur la croix
  13. a) Jésus est détaché de la croix…
    b) … et son corps est rendu à sa mère
  14. Le corps de Jésus est mis au tombeau

 

Le Chemin de croix, selon Sieger Köder

 

13. a) Jésus est détaché de la croix…

 

[Joseph] descendit [Jésus] de la croix.
Mc 15, 46

« Il y avait là plusieurs femmes qui regardaient à distance » (Mt 27, 55; et aussi : Mc 15, 40 et Lc 23, 49).

Source inconnue (semblable : https://twitter.com/hr_sosa/status/1377961050180620292)

 

Ce tableau ne fait pas partie du Chemin de croix de référence (v. Bibliographie), mais il est bien l’œuvre de Sieger Köder. Comme la treizième station s’intitule « Jésus est détaché de la croix, et son corps est rendu à sa mère », j’ai jugé légitime de l’inclure ici, à titre de premier élément du diptyque.

 

Dans le rêve de Jacob, l’échelle dressée sur terre donnait accès à « la porte du ciel » (Gn 28, 17). Dans le Nouveau Testament, le ciel descend vers les Hommes par la médiation du corps détaché de Jésus. « Détaché » au sens d’« envoyé » par le Père.

Parce que Jésus sert d’échelle du second type, Sieger Köder le représente les bras tendus entre les deux mondes.

 

Ouvrir l’image dans un nouvel onglet pour placer le commentaire en parallèle.

 

Une étoile double

Pour la première fois, Sieger Köder représente la couronne d’épines bien en évidence, dans le tiers supérieur de l’image, à droite du centre. Tiers et centre font partie des points d’ancrage que peintres et photographes utilisent pour renforcer leurs images.

On peut s’étonner de trouver, si près de la couronne, un cercle nimbé. Celui-ci rappelle le stauros, ou poteau planté dans le sol, vu de dessus que nous avons rencontré à la onzième station et dans lequel nous avons reconnu le soleil noir de l’éclipse qui a accompagné trois heures durant l’agonie de Jésus. Dans l’univers de la Passion, la couronne d’épines, instrument de risée, et le poteau de torture, instrument de mort, tournent l’une autour de l’autre comme une étoile double.

Par rapport au sol de la onzième station (vu du zénith), le ciel de cette treizième station s’apparente à la nuit. C’est qu’entretemps Jésus et les deux larrons sont morts. (On voit ceux-ci en bleu clair derrière lui.) Mais ces larrons sont-ils morts tous les deux?

 

L’échelle

À la différence de celui de droite, le larron que nous voyons à gauche sur le tableau (c’est-à-dire à la droite de Jésus, donc parmi « les bénis de [son] Père” », Mt 25, 34), n’est peut-être pas encore mort. Ou s’il l’est, son visage exprime encore l’étonnement dans lequel la mort l’a trouvé. Tourné vers le haut et les yeux grands ouverts, on le dirait sous le coup d’une vision. Lorsqu’on suit son regard, on peut situer le prodige derrière Jésus, plus haut que sa dépouille, en haut de l’échelle; plus précisément : en haut de l’image, hors cadre. C’est la deuxième fois que Sieger Köder situe la clé de sa composition hors champ (l’autre étant au bas de l’image, à la onzième station).

Le bon larron voit-il s’accomplir sous nos yeux la promesse que Jésus lui a faite : « […] aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis » (Lc 23, 43)? Il semble transfiguré par la vie surnaturelle qu’annonçait déjà Jean le Baptiste, et ce, à l’inverse de son acolyte, visiblement mort : « Celui qui croit au Fils possède la vie éternelle; celui qui refuse de croire au Fils ne verra point la vie » (Jn 3, 36).

En la représentant sommairement, Sieger Köder fait allusion à l’échelle qui a servi à décrocher Jésus de la croix. C’est le sens obvie, prosaïque, de la présence d’une échelle dans le tableau. Se limiter à cette signification instrumentale reviendrait à négliger l’autre présence dont nous venons de parler : celle du regard du bon larron pour qui l’échelle ouvre les cieux.

Rappelons-nous le rêve de Jacob : « […] voici qu’était dressée sur terre une échelle dont le sommet touchait le ciel; des anges de Dieu y montaient et y descendaient. […] Jacob se réveilla de son sommeil […]. Il eut peur et s’écria : “Que ce lieu est redoutable! Il n’est autre que la maison de Dieu, c’est la porte du ciel.” » (Gen 28, 12 et 16-17) De ses yeux agrandis, le bon larron contemplerait-il « la porte du ciel »?

Dans l’Ancienne Alliance, l’échelle de Jacob établissait symboliquement le pont entre Dieu et les Hommes, à un point de contact « redoutable ». L’échelle de Jésus annonce la Nouvelle Alliance, un pont d’amour entre Dieu-fait-Homme et l’humanité, un pont établi grâce à l’exercice d’une même vulnérabilité, poussée jusqu’à la mort, acceptée et partagée.

 

Les bras tendus

En décrochant la dépouille du Crucifié, les Hommes ramènent au sol et gardent avec eux le signe visible de Dieu sur terre (la dépouille de Jésus), signe précurseur d’une présence autrement plus permanente, parce qu’invisible pour les yeux : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28, 20) Ne reconnaît-on pas, dissimulé dans cette simple phrase, le nom par lequel Dieu s’est fait connaître à Moïse? « Je Suis m’a envoyé vers vous » (Ex 3, 14)… On pense à la parabole des vignerons infidèles (Mt 21, 34-39) à qui le maître envoie des serviteurs [les prophètes], et pour finir son Fils [Jésus], et qui trouveront une raison de faire périr celui-ci après s’être débarrassé de ceux-là. Funeste dénouement! « Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du sec? » (Lc 23, 31)

Devant l’échelle, Jésus, au premier plan, se fait lui-même pont entre Dieu et les Hommes : ses bras traversent l’image, diagonale exprimant le dynamisme du projet divin. Le bras droit du Fils descend du Père, littéralement; le gauche, gardé au flanc pour bien marquer qu’il n’est pas tiré vers le bas, ouvre librement (même mort!) l’avant-bras vers un infortuné, en bas à droite, qui, de son côté, tend délibérément le bras vers le haut, doigts à plat. Les paumes, ouvertes dans leur volonté de rapprochement, se rencontrent et se touchent. On voit, à l’inclinaison de la tête de Jésus vers sa gauche (il semble regarder les déshérités, hors cadre), que le Fils est descendu pour toucher les blessés de ce monde et être touché par ceux qui se seront laissés toucher par lui ou par autrui. On pense à la femme qui souffrait d’hémorragies chroniques, évoquée à la sixième station, et qui se disait : « Si je puis toucher ne fût-ce que ses vêtements, je serai sauvée! » (Mc 5, 28). Jésus fait du toucher une affaire de foi (Mc 5, 34).

Quand on compare cet avant-bras (main ouverte) avec celui de la onzième station (poing fermé, pouce levé), on constate que le peintre a voulu illustrer deux attitudes assez antinomiques pour devoir les assigner à des coins diamétralement opposés : ici, en bas à droite, là, en haut à gauche.

 

Le groupe à la droite de Jésus

Les cordes qui masquaient le sexe de Jésus à la douzième station, la mort les a dénouées. Maintenant, ce sont les cheveux dénoués de Marie que le masquent. Sieger Köder situe donc la scène dans la sphère privée, celle où la mère, qui est d’abord une femme, a le droit de dévoiler ses cheveux. Vêtue de rouge sang (et participant par là à la Passion de son fils), Marie rappelle, par la place que sa tête occupe dans le tableau, que Jésus est jadis sorti d’un autre sexe : le sien. Ainsi la mort du fils rejoint-elle pour Marie le souvenir de sa naissance, et c’est peut-être pourquoi le peintre la représente jeune.

Tandis que Marie, mère de Jésus, joint les mains sur la hanche de son fils, la main d’une femme portant voilette (Véronique, rencontrée à la sixième station?) se pose en signe de sympathie sur son flanc. Derrière cette femme, un homme (?) — les évangélistes ne parlent que de femmes — fait de même en posant la main sur son épaule. Il s’agit sans doute d’un figurant et non de Joseph d’Arimatie. Sieger Köder en effet ne montre personne occupé à soutenir le corps de Jésus (pas plus qu’il n’a montré, à la septième station, de larron soutenant la poutre à son côté gauche). Selon l’évangéliste Marc, Joseph a descendu Jésus de la croix (Mc 15, 46); c’est lui qui demanda le corps de Jésus à Pilate (Mt 27, 57-58) et qui « le mit dans le tombeau tout neuf qu’il s’était fait tailler dans le roc » (Mt 27, 60).

Les synoptiques sont unanimes : les femmes se tenaient à distance; ils ne mentionnent pas les hommes. L’artiste a préféré les montrer rassemblées autour de Jésus. Il ne s’agit pas pour lui d’illustrer le prosaïsme d’une réalité historique, mais le symbolisme religieux et affectif de la scène.

 

Le groupe à la gauche de Jésus

De l’autre côté du corps de Jésus (à droite sur le tableau), un groupe de trois hommes complète l’attroupement : un soldat et deux juifs religieux. Le soldat porte un casque analogue à celui que portait le soldat de la onzième station. Ce casque descend sur les yeux comme les casques de combat M1 que portaient les soldats américains durant la Deuxième Guerre mondiale. Son voisin porte la kippa de cérémonie [à confirmer] en velours jaune que le docteur de la loi portait à la première station. L’autre juif porte un châle de prière, le talit, dont le peintre a interverti les couleurs [pourquoi?] : noir orné de bandes blanches. Ces trois personnages semblent avoir une valeur plutôt négative dans l’esprit du peintre, qui les aligne sous le mauvais larron, en opposition au groupe de Marie. C’est néanmoins de leur côté que se penche le Rédempteur.

Sieger Köder a placé toute la scène dans le même contexte que celui de la douzième station : derrière le voile du Temple qui s’est déchiré de haut en bas à la mort de Jésus. Symboliquement : dans le Saint des Saints (le Qodech Qodachim ou Devir), soit dans la partie du temple généralement interdite d’accès.

Cela étant, on remarquera une dernière subtilité : le bras levé, représenté dans le tableau en bas à droite, masque un tout petit peu le voile du Temple. Ce qui signifie qu’il se trouve de ce côté-ci du Saint des Saints, donc, dans le Saint du temple, partie ouverte aux fidèles (le Heikhal ou Qodech). Dès lors, toute la scène touchée par cette main bandée semble se dérouler derrière une vitre.

 

Ne manquez pas la suite :
13. b) … et son corps est rendu à sa mère

 
Texte : © André-Guy Robert, 2022
Tableaux :
© Sieger Köder et ayants droit
Photos : © Sources respectives, Internet
Toute reproduction du texte sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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