Papi

[1]

C’est l’heure à laquelle la fumée de cuisson s’échappe des barbecues. Dans la lumière dorée qui les traverse, les grands arbres du mont Royal prennent le relief irréel et saisissant d’un film en trois dimensions. Sur la pelouse hachurée, des ombres pastel s’étirent loin des silhouettes humaines affairées à préparer le souper. Fuyant les ruelles brûlantes des quartiers ouvriers, les familles d’immigrants, chacune à sa table à pique-nique, mettent à profit leur dimanche, le beau temps, l’air parfumé et la chance de vivre une autre journée dans un pays en paix.

Tandis que les hommes font cuire la viande, les femmes dressent une table champêtre invitante où pointent des bouteilles de vin. Les yeux à moitié fermés, le nourrisson tète au sein d’une jeune femme voilée. La chétive arrière-grand-mère, assise de travers dans sa chaise pliante, demande son chandail noir. Les enfants en sueur courent autour de la table. « Faites attention aux jambes de mamie! » leur crie d’un air sévère une femme d’âge mûr. Un homme vieilli se lève et s’éloigne du groupe. Un petit garçon le remarque et court à sa suite. Arrivé à sa hauteur, il jette sa tête sur la hanche de son papi et lui enserre une cuisse de ses bras collants. L’homme pose tendrement la main sur les cheveux humides. L’enfant se détache aussitôt et, levant un bras bien haut, tend les doigts. La main du grand-père passe de la tête à la menotte, qu’elle enveloppe étroitement.

« Regarde! dit la tante du petit garçon à la sœur du grand-père. Vois comme ils s’aiment. »

Les deux femmes observent leurs « hommes » en silence, presque à la dérobée. (Indépendantes de la vue, leurs mains disposent encore les assiettes, mais au ralenti.) De leur place, on voit un homme voûté et un petit garçon marcher ensemble en se tenant par la main. La connivence, la tendresse, la dévotion pour l’autre, c’est dans leurs yeux.

Lui, le solitaire, était un commerçant riche et respecté dans son pays. Personne ne le connaît ici; sa fortune ne le précède pas. Son seul enfant est ce petit-fils, le jeune garçon du fils éclaté sur une mine. (Les hommes enterrent des mines et puis s’enterrent les uns les autres.) Une nuit, ses voisins ont fait de l’homme fort un étranger sur ses terres. Ils ont incendié sa maison et la maison de tous les siens.

À cette vue, ils désirent soudain verser sa maisonnée dans le charnier. Tous, ils lèvent la main sur eux, leur famille, leur descendance. (Ils ont été voisins; leurs enfants ont joué ensemble.) Dans les villages, la race de sa race est pourchassée, battue à mort. On viole des femmes enceintes sous le regard fixe de leur mari pendu. Par les routes, l’homme traqué s’enfuit de cachette en cachette. Il n’emporte que sa chemise, une couverture, un quignon — attrapés en partant. Avec son petit-fils, il se cache dans les granges, à l’angle des murets. Une ruine leur sert d’abri, une solive est assez large. La pluie et le soleil tournent autour d’eux tandis qu’ils s’éloignent. Ils se nourrissent de fruits tombés; ils n’osent pas tendre la main. (N’importe qui est ami ou ennemi : tous, n’importe qui.) La nuit, le froid pénètre leur corps; ils se frottent le dos en se parlant du jour. Quand la pensée a trop faibli, ils reprennent la route noire sous le ciel béant. En marche, ils secouent leurs membres pour faire tomber les frissons. À un carrefour, des gardes désœuvrés les fouillent, les inquiètent. Quelqu’un fait planer l’idée de les mettre à nu, de partager leurs vêtements. On humilie le grand-père, on fait pleurer l’enfant. Les faibles sont la risée des arrogants; ceux-ci ne les relâchent qu’assouvis. C’est une chance de parvenir ailleurs, un miracle sur la terre. Les réprouvés se demandent où est leur place, ce qu’ils ont fait ou n’ont pas fait. On leur indique à droite, à gauche; on leur indique tout droit. On ne peut faire confiance à personne : l’ignorance est trop grande. Ces visages fermés sont les seuls auxquels demander son chemin. L’enfant, lui, regarde en haut sa petite main enfouie dans celle de son papi. C’est son papi qui décide quand dormir et manger, marcher, se cacher. Cet homme se ride; il est veuf de partout, même à l’heure de survivre. Il n’en parle jamais, ne se plaint pas; le petit fait pareil pour ses jambes. Il apprendra bien assez tôt que les parents finissent tous en disparus. « Pour l’instant, il y a ce champ de mines à traverser. Le truc, c’est de garder silence plusieurs, plusieurs minutes. Chuuut!… » Des explosions parfois les réveillent au milieu des cauchemars. Ils s’étaient assoupis l’un contre l’autre; or voici les clartés qui blessent. Éblouissantes, elles illuminent le ciel et puis disparaissent dans la nuit. Le sol tremble comme s’il allait s’ouvrir pour avaler les témoins gênants. Ceux qu’ont ébloui les lumières filantes errent, aveugles trébuchant. D’autres étoiles passent au-dessus de leur tête, qui crient comme des sifflets. Le grand-père et l’enfant passent en courant devant les brasiers féroces. Par l’ouverture des fenêtres, des volontés de feu, irascibles, se consument. Des maisons qui abritaient des familles, il ne reste debout que la brique. Passent à toute vitesse des camions crachant à la ronde une mort métallique. Il faut courir à plat ventre pour ne pas rester dans le champ des morsures.

Brusquement, la main qui vous remplissait la main — main de votre fils, de votre petit-fils — se met à bouger comme une anguille. Elle se dégage et vous échappe : vous voyez s’éloigner le fils de votre fils en direction de ses cousins, accompagné de son ombre pastel, qui bondit et s’étire sur la pelouse. Même si cela continue quelque part, vous ne voyez pas les maisons en feu, vous n’entendez pas le mitraillage. L’enfant s’élance vers ses cousins, les heurte de plein fouet, et tous trois croulent par terre en criant. « Comme il ressemble à son père! » pensez-vous. Et c’est comme si votre fils allait vivre toujours. Vous en ressentez un grand plaisir, invraisemblable et saisissant. Et ce plaisir monte aux arbres, dont vous remarquez pour la première fois l’étonnante beauté; il s’accorde à la réconfortante odeur de la viande grillée; il court se jeter sur la joie de tous les membres vivants de votre famille, rassemblés autour de la table à pique-nique.

« Papi! Papi! Le souper est prêt. »

Vous pressez le pas, jusqu’à courir presque — pour vous réfugier auprès d’eux.

« Où étais-tu passé? »

 

Laval, du 5 octobre 2002 au 22 juillet 2003.

 

© André-Guy Robert, 2002-2003
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
Brèves littéraires, numéro 65,
Laval, automne 2003, 130 p. [p. 64-67];
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Texte lu par l’auteur
au lancement du numéro 63 de Brèves littéraires
par la Société littéraire de Laval, le 26 septembre 2003.

 

NDA : J’ai écrit cette histoire, inventée de toutes pièces, en pensant aux victimes de la guerre de Bosnie-Herzégovine, dite « guerre de Bosnie » (1992-1995), et en particulier aux habitants de Sarajevo, une ville qui, tout comme Montréal, a été hôtesse de Jeux olympiques. (Durant le siège, on aurait enterré des cadavres dans le stade olympique!) Les atrocités commises durant cette guerre m’ont hanté jusqu’à ce que j’écrive ce texte. Et si ça s’était passé à Montréal? J’ai voulu que, par la fiction, ma ville sauve de la peur une famille de l’autre ville.

 

[1]. Au départ, l’auteur avait pensé signer son texte d’un pseudonyme de circonstance : Slavyk Bodček. À tort ou à raison, il y a renoncé à la dernière minute quand l’éditrice lui a demandé de confirmer son choix.

 

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