Une journée de Maria Gracia

Du lundi au vendredi, les jours de Carlos Angelico y Bastonada Domingo sonnent à cinq heures du matin. De l’inconscience où celui-ci a dormi, une main jaillit qui tombe sur l’interrupteur et sert aussitôt de levier pour le reste du corps.

Durant la canicule, c’est moins simple. Carlos Angelico connaît des nuits agitées au cours desquelles il roule dans son lit à la recherche du sommeil. Sa colère contre la chaleur l’empêche d’imaginer qu’il souffrirait moins s’il perdait du poids.

« Arrête de bouger tout le temps! » s’exclame Imelda, qui se retourne sans ménagement.

Le dos nu de sa femme a toujours attendri Carlos :

« Excuse-moi, je t’ai réveillée?? »

Quel redoutable privilège de contempler à loisir le corps gracieux de Maria Imelda juste avant qu’elle ne le rende au sommeil. Et de surprendre l’infime affaissement de l’épaule au moment où la respiration change.

Carlos Angelico est en sueur. Étendu sur le dos, il écarte les jambes et les bras en prenant soin de ne pas déranger sa femme. Pas le moindre souffle d’air. Au mur, un lézard guette les proies. Les insectes n’ont pas cessé de faire crier les arbres. Toute la nuit, Carlos les a entendus. Toute la nuit? Et s’il était déjà quatre heures et demie? Non, je ne regarde pas le réveille-matin. Je ferme les yeux, oui, c’est cela. Je dors, je suis calme. Deux heures vingt. Mieux vaut savoir. Encore presque trois heures de sommeil!

Il entre dans le noir total. Un noir dont il n’a rien à craindre, chargé d’humidité. Il flotte sur le dos, sans peine. Au bout d’un moment, ses yeux distinguent la teinte rougeâtre du noir. C’est le rouge de ses paupières quand il observe le soleil à travers, le rouge qui borde les fœtus. Aucune pensée; pas la moindre inquiétude.

On ne peut se noyer dans cette eau, étrange et familière comme le sang : elle vous porte mollement, sans effort, glisse ses jambes entre les vôtres, se montre complice. Au bout d’un moment, on distingue au toucher le galbe de sa hanche, la forme creusée de sa taille et le calme va-et-vient de son ventre qui respire. C’est une eau docile qui ne fuit pas entre les doigts; on peut la mettre à nu, lisser les poils de son pubis, écarter ses lèvres humides et les mouiller sous les caresses. Le corps ondule au rythme des flots; il s’y cale de mieux en mieux, s’oriente vers sa place exacte, toujours changeante, accentue délibérément le rythme reçu, rencontre sans émoi son propre sexe, bandé, — fondu aux vagues — qu’il trouve délicieusement lisse et doux comme un nouveau-né.

Dans la chambre obscure, les aiguilles marquent quatre heures dix. Quelle chance : il reste près d’une heure. Ah! qu’il est bon, ce rythme-là, l’entier abandon de votre femme, le contact de son dos sur vos lèvres, la chaleur de son ventre, la chair de son clitoris entre vos doigts mouillés, et le plaisir qui s’empare de vous à mesure que vous entrez plus loin dans l’intersection toute chaude des cuisses et des fesses, dans ce nid d’où vous vous envolerez, tantôt, vers l’intérieur!

Il faut prendre Imelda de loin en loin, pour qu’elle se révèle dans les meilleures dispositions. Elle fait sûrement semblant de dormir. Elle a conscience de tout, elle consent à tout. Quatre heures trente-sept; pourvu qu’elle me laisse faire…

« Carlos, laisse-moi dormir.

— Quoi? tu dormais?? »

Elle repousse les doigts obstinés qui ont fini par irriter sa vulve.

Carlos ne s’avoue pas battu. Son membre assiège toujours le sexe de sa femme. Patienter un peu puis reprendre discrètement les pulsations à l’orée du vagin : voilà la ruse, mais voilà qui a tôt fait de vous mettre l’eau à la bouche. Carlos cambre les reins et glisse incognito au-dedans…

« Carlos!

— Quoi?? »

C’est le moment rêvé pour un cri d’enfant, horrible, impératif :

« HHA! HHA! MAMAN! MAMAN! »

« Ah non! » pense Carlos qui se cabre aussitôt dans l’espoir d’éjaculer.

« MAMAN! J’AI PEUR! HHAAA!

— C’est Stella, dit la mère. Il faut que j’y aille.

— Elle peut bien attendre un peu, non?

— HHAAA! crie l’enfant, perspicace.

— Excuse-moi! »

Imelda vole au chevet de la victime.

« Qu’est-ce qui t’arrive? Qu’est-ce qui t’arrive? »

Chuchotements interminables entre fille et mère. Carlos tente d’éveiller la sympathie de son sexe; il n’en tire pas une larme. Cinq heures moins cinq. Aussi bien aller prendre une douche!

En passant devant la chambre de Stella, Carlos jette un coup d’œil : la fille a trouvé refuge dans les bras de sa mère.

« Qu’est-ce qu’elle avait?

— Elle a rêvé qu’Ivan venait d’arracher les yeux de sa poupée Maria Gracia et qu’il se tournait vers elle pour lui arracher les siens. »

* * *

Carlos, aujourd’hui, ne prendra pas son petit déjeuner tout seul. Stella, en effet, a fait valoir qu’elle était incapable de se rendormir.

« Ne pose pas ta poupée sur la table! lui dit-il sévèrement.

— J’veux regarder les yeux de Maria Gracia. S’il te plaît!

— Tu joues à la poupée ou tu manges. Choisis! »

Le visage de Stella va fondre. « Bon! les larmes, à présent! » pense Carlos, découragé.

« Pourquoi tu m’parles fort, papa?

— Parce que tu m’écoutes pas! »

Stella ôte sa poupée de la table, descend de sa chaise et vient se pelotonner contre son père, en uniforme.

« J’t’aime tellement, papa! J’voulais pas te mettre en colère!

— Pourquoi tu m’écoutes pas, aussi? Ce serait si facile! »

Il caresse les cheveux de Stella et se laisse attendrir.

« C’est bon! dit-il. Tu peux la regarder, ta Maria Gracia. Viens manger.

— Merci, mon beau papa… »

Mais maintenant, elle n’a plus faim.

* * *

Carlos Bastonada Domingo sort de sa cour intérieure au volant de l’Oldsmobile 1962 qui fait, malgré son âge, l’orgueil de sa famille et l’envie du quartier. Un serviteur referme à la hâte les portes grillagées. De chaque côté de la rue déserte, les façades, fermées, gardent silence. Les voisins sont cachés, et pour cause. Pendant la nuit, on a barbouillé à l’aérosol le mur barbelé des Domingo : « Mort aux salauds. » (De longues saignées pendent aux branches des lettres.) « Ils vont me payer ça! » pense d’abord Carlos Bastonada. Puis, comme il s’éloigne, sa colère se tourne contre la bêtise humaine : « Quels inconscients! Ils risquent leur famille et tout. Et dire qu’il serait si simple d’obéir à la marche de l’Histoire! » Rendons-nous à l’évidence : le peuple est un enfant. Pour en faire un adulte, vous ne pouvez qu’assumer l’odieux des corrections. S’il pouvait seulement comprendre que c’est pour son bien!

Dans son uniforme trempé de sueur, Carlos traverse la ville désolée et rencontre peu de voitures. La terre tremble sous les chars d’assaut. Un rien, le moindre sous-ordre, les fait traverser des murs. Ils ont leurs propres routes. Au loin, on entend un crépitement, des coups de feu. Une traînée de fumée noire salit le ciel de bas en haut. La journée sera chaude et humide. Aux points stratégiques, des soldats, mitraillette au poing, font le guet. On demande parfois les papiers de Carlos Bastonada Domingo; on les lui rend avec un salut militaire.

Il a besoin de cette traversée pour durcir son visage. Quand il sort de la ville et s’engage sur la grand-route de la forêt, il est déjà tout autre. Aux barrages, on le reconnaît. Là-bas, au centre de correction Liberté nouvelle, les portes blindées s’ouvrent devant lui. Une coordonnatrice lui donne ses dossiers pour la journée : Eduardo Pereira, vingt-huit ans, journaliste, a publié un article sur l’enlèvement et la disparition de civils, un frère, Manoel, n’a plus ses parents (morts dans l’incendie de leur domicile); Antonio Henrique, quarante-trois ans, représentant syndical, responsable de la grève du charbon, trois enfants, Sylvio, Teresa et Tito, sa femme Anastasia, enceinte de six mois. Des dossiers confidentiels auxquels on a donné des noms de chevaux : Tonnerre, Ouragan.

« Carlos Bastonada est demandé au parloir. »

Sûrement une urgence. L’empressement, le soin apporté aux dossiers : voilà ce qui distingue les vrais fils de la Nation. Qui sait si la promotion qu’Imelda réclame ne vous sera pas donnée grâce à cet instant de zèle? Les couloirs peuvent s’allonger sous vos yeux, la chaleur vous incommoder et chaque foulée secouer rudement votre graisse, cela ne compte pas si, par là, vous méritez l’estime de la patrie et l’amour de votre femme.

Vous voici enfin devant la porte matelassée du parloir. Un coup de mouchoir sur le front, ça n’est pas défendu.

Trois interrogateurs — des supérieurs de Carlos — trônent derrière une table envahie de paperasse. De ce côté-ci, dans la lumière crue des projecteurs, un homme maigre et nu, effondré sur une chaise, tente de garder l’équilibre.

« Réveillez-nous cet imbécile.

— Oui, mon commandant! »

Il vaut toujours mieux exécuter les premiers ordres avec un peu trop de rigueur, quitte à nuancer plus tard, quand les officiers sont grisés de votre dévouement. Carlos redresse donc l’homme sans ménagement.

« Reprenons tout depuis le début.

— Laissez-moi! dit l’homme. Je vous ai tout dit.

— Nuance! Pas à nous. Ce que tu as dit aux officiers du quart de nuit, il nous faut le contre-vérifier, tu comprends? Allons! Un peu de bonne volonté, que diable! La patrie est une mère qui chérit ses enfants. Elle te chérit, toi aussi! Elle te devine comme si tu étais encore dans son ventre. Elle sait très bien que tu lui caches encore quelque chose.

— Nom, prénom, occupation? »

L’homme assis ne répond pas.

« Carlos. »

Carlos ne ménage pas ses gifles.

« Alfonso.

— Alfonso qui? »

Allons, réponds, tu ne vois pas que j’ai chaud? Faudra-t-il te plonger la tête dans tes excréments pour te faire avouer l’abjection de tes activités? Faudra-t-il la maintenir immergée jusqu’à ce que tu constates par toi-même à quel pantin tu ressembles, quand ton corps s’agite au bord de la bassine (moins par suffocation que par servilité à l’Opposition)?

« Tu es au parloir, ici, Alfonso. Tu sais ce que ça veut dire, “parloir”? »

Frapper assez fort pour faire rendre ce qu’un type a dans les tripes. Évaluer avec précision la résistance du corps. Connaître les coups mortels pour les éviter soigneusement. Trouver pour chaque dossier le traitement approprié. Ne donner que les coups qui portent. Savoir quand administrer l’insomnie, l’asphyxie, la brûlure, le choc électrique, le viol, la souffrance des proches.

Carlos n’aura sûrement pas le temps de toucher aux dossiers qu’on lui a confiés ce matin; urgence oblige. À la cafétéria, il se sert généreusement et s’attable avec d’autres agents de correction avec qui il parle travail. Ceux-ci forment la meilleure école qui soit. À eux tous, ils ont tout vu.

« Alors, Alfonso[1], on a bien réfléchi pendant notre lunch? On est décidé à donner des noms? »

À peu de chose près, les dossiers sont tous pareils : le même esprit buté, le même corps vulnérable. Tous portent d’abord la tête en haut. Tous ont d’abord deux bras, deux jambes. Leurs yeux noirs de larmes, leurs gencives sensibles, leurs côtes friables, leur sexe hurlant, leurs membres dépeçables, leur sang rouge sont tous les mêmes. L’essentiel se cache dans l’« à peu de chose près ».

« J’ai tout dit! Laissez-moi! Par pitié! HHA! HHA! »

Bientôt mille heures de réponses arrachées au scalpel. Les rebelles n’ont plus rien à vous apprendre sinon, peut-être, l’heure d’une promotion bien méritée. Qu’il serait bon de passer aux questions, enfin! à vos propres questions : « Dis-moi pourquoi tu n’obéis pas, pourquoi il faut toujours te redresser. » Sortir enfin du corps à corps avec cette ignominieuse faiblesse pendue à vos biceps admirablement affermis par les coups donnés.

Sa journée faite, Carlos croise son chef au sortir des douches :

« Ferdinando Montanaga m’a fait rapport de votre excellent travail, Carlos Angelico. Les renseignements que nous avons obtenus aujourd’hui grâce à votre persuasion sont inestimables. Je crois qu’il est temps de penser à votre avenir. Passez donc à mon bureau demain matin.

* * *

Carlos se raconte la conversation qu’il tiendra ce soir sur l’oreiller; il sourit aux anges dans son auto. En ville, la vie normale a repris. Les rues du quartier grouillent de monde; on s’écarte devant l’Oldsmobile; quelques personnes se coulent même dans leur maison. Les graffitis sont toujours là.

Dans la cour, les trois enfants qui jouaient n’attendent pas que leur père soit descendu de l’auto pour lui sauter au cou. Celui-ci les embrasse sans cacher la tendresse qu’il leur porte. Des pleurs aigus cependant retentissent. Il a reconnu la voix de Stella. « Qu’a-t-elle encore, celle-là? » pense-t-il en entrant dans la maison.

« Papa! Papa! Ivan a arraché les deux bras de Maria Gracia! LES DEUX!

— Décidément, il brise tout, ce mioche!… Il faudrait avertir ses parents.

— Désolée de te recevoir en plein drame, dit la mère.

— Ça ne fait rien, Imelda. J’ai l’habitude.

— Il a dit qu’il pouvait bien faire comme toi, papa. Est-ce que c’est vrai que tu arraches des bras aux gens?

— Voyons, ma chérie, c’est grotesque! Où a-t-il pris cela? Je suis un bon père de famille, moi. Je travaille pour la patrie. Tu lui diras ça, à ton Ivan!

— Regarde, Carlos, j’ai essayé : il n’y a pas moyen de replacer les bras.

— On dirait qu’elle est morte, papa! Est-ce qu’on peut la sauver?

— Laisse-moi voir ça. »

Les gros doigts de Carlos ne s’y entendent pas en dextérité fine. Ils triturent tant les bras miniatures qu’ils finissent par en casser un, au grand désespoir de Stella.

« Pardonne-moi, ma chérie. C’est impossible.

— J’veux pas que tu dises ça, papa! J’veux que tu sauves Maria Gracia! »

Carlos prend l’enfant dans ses bras.

« Voyons! Tu vois bien que c’est impossible! Je t’en achèterai une autre, là! Tu es contente? »

* * *

La conversation sur l’oreiller a produit son effet. Et quel effet! « Mon Carlos » par-ci, « mon amour » par-là… « Tu es le meilleur de tous… » Et mioumm-mioumm, gracias!

Carlos Angelico s’endort, pleinement contenté. Malgré les sombres présages du matin, il a fait l’amour avec Imelda (mieux : avec une Imelda enflammée par le succès de son mari), il a obtenu que l’armée envoie une brigade effacer dès l’aube les infâmes graffitis (mieux encore : on ouvrira une enquête à ce sujet), il a eu la chance de traiter tout le jour un dossier facile (qui, par surcroît, lui mérite la promotion pour laquelle, jusque-là, il trimait si dur dans l’ombre)… Bien sûr, il y a eu les malheurs de Stella, chère petite! Mais il lui en arrive tous les jours.

 

Montréal, du 22 avril au 1er août 1988.

 

Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des événements réels serait donc pure coïncidence. Les noms des personnages ont été tirés de l’Ave Maria, d’Une journée d’Ivan Denissovitch, de rapports d’Amnistie Internationale et du Grand Robert des noms propres. Ils peuvent être remplacés par tout autre nom, masculin ou féminin, de n’importe quelle origine ethnique.

 

© André-Guy Robert, 1988
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
XYZ, la revue de la nouvelle, numéro 20, « Poupées »,
Montréal, novembre-hiver 1989, 96 p. [p. 32-39];
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

 

[1]. Nous rétablissons le prénom que l’éditeur a modifié par erreur.

 

Télécharger la version PDF de ce texte.

Une réflexion sur “Une journée de Maria Gracia

  1. J’ai lu ce texte pour me divertir de mon travail qui heureusement n’est pas aussi déplaisant que le sien.
    Je me souviens que tu m’en avais parlé lorsque tu l’as écrit.

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