FP4

[1]

Un matin[2] qu’il était arrivé au bureau avant tout le monde pour rattraper le retard causé par un voyage d’affaires, le cadre dynamique Greg Samson fut, pour la première fois de sa carrière, littéralement saisi d’incapacité devant la muraille de travail qui l’attendait. Sur sa table ovale, on avait déposé une note écrite d’une main très lourde signée Block : « Greg, rappelle Stiff avant 9 h sans faute : il veut tout annuler! »; dans la corbeille, une liasse de lettres attendait déjà, accompagnée des journaux des jours précédents, d’une pile de formules à signer, de prospectus publicitaires, de télécopies et d’une dizaine de dossiers importants (dont quatre rouge feu); le répondeur annonçait dix-huit messages et l’ordinateur, trente-six notes, trois rappels, cinq sujets en retard et deux suivis à faire; quant à l’agenda électronique, il affichait complet jusqu’à sept heures du soir et signalait qu’on avait prévu pour le midi un lunch de travail; pour couronner le tout, la dernière réunion de la journée, ajoutée d’urgence à l’insu de Greg, entrait en conflit d’horaire avec le bal de fin d’année de sa fille Gréta, inscrit à son agenda personnel à côté de la note « acheter un cadeau ». Greg se renversa un moment dans le fauteuil profond qui lui avait servi de dossière pendant des années. Levant un peu la tête pour respirer, il s’aperçut qu’il allait fuir.

Quand il se fut redressé, Greg, à nouveau, se sentit d’attaque. Il déchira la note impérative en tout petits morceaux qu’il fit neiger dans sa corbeille à papier. Constatant que la liasse de lettres, à peine retenue par les journaux, les formules, les télécopies, les prospectus et les dossiers, était près de tomber complètement, il lui ajouta des rapports annuels jusqu’à ce qu’elle se jette d’elle-même dans le panier (déplacé au-dessous pour les besoins de l’expérience). Il prit ensuite sa règle et poussa ingénument le lest épargné par les secousses. Et zoup! les formules! Et zoup! les dossiers… À cet instant, la sonnerie du téléphone retentit. Greg porta machinalement le combiné à son oreille mais, revenant à lui, s’avisa de garder silence. « C’est un interurbain de Sydney Moneyworth pour Greg Samson, nasilla une voix désabusée. Acceptez-vous les frais? » Greg ne répondit pas. Il préféra écouter un peu le cri du perroquet : « Allô?… Allô?… » Alors surgit dans l’esprit de Greg une idée qu’il trouva très drôle : raccrocher en prenant bien soin de replacer le combiné le plus doucement possible! Cela fait, il débrancha le téléphone et logea du premier coup la cassette du répondeur dans le panier. Greg ne s’était jamais senti aussi efficace. Il se tourna énergiquement vers l’écran de son poste de travail qui papillotait devant ses yeux depuis un moment. Il retrouva l’excellente Fonction programmée 4, Supprimer, et repéra sur son clavier la touche FP4 correspondante sur laquelle il posa, le plus facilement du monde, un de ses dix doigts. La première note de son courrier électronique disparut comme par enchantement. Encouragé par le renforcement positif, il répéta l’expérience. FP4… FP4!… FP4!… plus une note! FP4! plus un rappel! FP4! plus de suivis à faire! plus de sujets en retard! FP4! FP4!…

Greg ne tenait plus en place; il était devenu plus léger que l’air! Il passa la porte de son bureau comme en rêve, se laissa porter dans le couloir encore désert, franchit allègrement le détroit de la réception, croisa une collègue qui lui demanda s’il avait fait bon voyage, vira en souplesse vers l’ascenseur, descendit en feuille morte et s’envola sur un appel d’air. Il se retrouva dehors par une journée pluvieuse, identique à celles qui avaient fait le mois mais qui lui parut exceptionnellement douce.

« Que m’est-il arrivé? » pensa-t-il en offrant son visage à la pluie.

Ce n’était pourtant pas un rêve : sa vie, une vraie vie d’homme, quoique un peu petite à vrai dire, se tenait tout à coup à son entière disposition. Il pouvait enfin ôter cette cravate à laquelle il était pendu depuis des années sans que mort s’ensuive et l’entortiller autour du premier poteau venu. Il pouvait se rire des travailleurs pressés qui le bousculaient sans s’excuser, la main crispée sur leur café-pour-emporter. Vues de l’extérieur, les tours de bureaux lui semblèrent des murailles de Chine de toute beauté et les réclames extravagantes (qui parfois couvraient des édifices entiers) des gravures de Gustave Doré coloriées par Warhol. Greg avait l’air égaré des touristes et leur émerveillement bon teint. Quand il traversait les rues en se réjouissant des feux de carnaval verts et rouges, on klaxonnait, l’invectivait, et ça le faisait rire et danser! Il embrassa au vol des femmes qu’il trouvait belles. Si plusieurs s’en offusquèrent, quelques-unes, d’entrée de jeu, rirent avec lui. Greg paya des beignets aux mendiants, acheta des pommes et les donna aux marchands, lesquels, ne sachant à qui les lancer, les acceptèrent, ahuris. Il prit conscience d’une foule d’établissements commerciaux dans lesquels il n’avait jamais mis les pieds, les explora un à un, sans autre but que l’aventure. À chaque instant se présentaient à lui des têtes nouvelles, des gens qu’il ne reverrait sans doute jamais, inimitables, irremplaçables, lui semblait-il, qu’il se plaisait à aimer et à quitter sur-le-champ. Il faisait des boutures d’un geste vu à la main gauche d’une caissière; il mettait à germer la voix presque rauque d’un vieillard; il semait dans ses yeux l’inoubliable profil d’une femme d’âge mûr. Il lui sembla qu’il n’avait jamais remarqué la présence des autres, de tous les autres : ceux qui n’avaient jamais fait partie de sa vie. Il découvrait un monde de possibilités inassouvies.

À son retour du collège, en fin d’après-midi, Gréta s’étonna de trouver son père à la maison. « Tu ne travailles pas? dit-elle. — Non, je ne travaille plus. — Comment ça? — Comment? Le plus simplement du monde : j’ai eu juste à sortir du bureau par la porte! » Gréta, considérant son père d’un air pensif, déclara : « Tu es malade!? » puis alla se préparer pour son bal. Au bout d’un moment, elle cria de sa chambre : « Tu vas venir, ce soir, han p’pa? — Je suis trop malade! répliqua l’autre voix. — Papa! Tu me l’avais promis! » (En son âme et conscience, Greg ne se souvenait de rien.) Plus vif que le silence, le téléphone sauta sur l’occasion pour se faire remarquer. « C’est à propos de la pension alimentaire, dit Lénie, la première femme de Greg. J’attends le chèque depuis une semaine. — Ah! oui, tu as raison. Seulement, c’est fini. — Qu’est-ce que tu veux dire? — Je ne travaille plus, je n’aurai plus d’argent. — On t’a congédié? — Non, c’est moi. — Quoi? tu as donné ta démission? — Disons que je suis sorti du circuit. — Tu es fou ou quoi? — Je suis irresponsable, Lénie, tu avais raison. Je m’en suis rendu compte ce matin. — Je m’en fous de tes épiphanies! Comment vais-je faire, moi, pour arriver, avec Elsa? — Tu n’as qu’à passer la porte. C’est ce que j’ai fait. — Le beau modèle! » Il éloigna le combiné de son oreille et considéra avec détachement la voix miniature qui vociférait pour en sortir : « Mais penses-tu avec ta tête, des fois? Tu sais bien que je ne peux pas abandonner Elsa! » Greg raccrocha en prenant bien soin de replacer le combiné le plus doucement possible…

Mélanie, la deuxième femme de Greg, rentra du travail une heure plus tard environ. Gréta courut lui dénoncer son père. Réservant son jugement, Mélanie vint aux nouvelles de première main : « Gréta vient de me dire que tu as laissé ton emploi? Est-ce qu’on t’aurait offert un meilleur poste? — Oui. — Que je suis heureuse! Où ça? — Dans la rue. — Qu’est-ce que tu veux dire? — Dans la rue, quoi! Sans responsabilités. — Tu ne veux pas dire… itinérant? — Je ne sais pas encore. Peut-être. — Mais es-tu malade?… Regarde autour de toi : est-ce la maison d’un itinérant, ça? As-tu oublié que tu es cadre supérieur d’une des sociétés les plus importantes d’Amérique du Nord? — Je sais! Rrrah! — Dis-moi que c’est une méchante blague. — Ce n’est pas une blague. J’ai décidé de sortir de ma vie fictive pour entrer dans ma vraie vie. — Désolée, mais je suis pas fictive, moi! Ta fille non plus! ni son bal! Ni d’ailleurs les factures à payer, les paiements sur l’auto, les cartes de crédit, l’hypothèque… Tiens! ça fait exprès, tu vas dire?… je viens de trouver ça dans le courrier : LE COMPTE DE TAXES! »

Maintenant que l’euphorie était passée, Greg sentait l’immensité du vide dans lequel il tombait en chute libre. S’il n’y prenait garde, il rentrerait dans son corps, dans sa vie, comme après un voyage astral, et tout se mettrait à recommencer.

Alors, Greg sortit de la maison qu’il n’avait pas fini de payer en passant par la porte qu’il ne paierait pas.

Si les vivants admettent généralement des morts qu’ils sortent ainsi tout bonnement de leur vie, abandonnant à eux-mêmes conjoint, famille, patrons, créanciers, ayants droit, s’ils acceptent, en somme, que les morts soient des monstres d’irresponsabilité, ce n’est pas par indulgence, mais parce que personne ne peut rien contre les morts. Or, Greg, lui, restait bien vivant. Mélanie, Gréta, Lénie, Elsa, Moneyworth, Stiff et Block, pareils à des actionnaires, se trouvèrent donc fondés de lancer à ses trousses la police, les avocats, les limiers, la colère et les pleurs. On fit enquête. On suivit les indices. On rechercha Greg (« partout », déclara le détective) mais sans succès. Greg avait disparu, corps sans biens. On en vint à abandonner les recherches. Mélanie, Gréta, Lénie, Elsa, Moneyworth, Stiff et Block durent en faire leur deuil. Quelques-uns touchèrent des indemnités.

Greg n’était plus de ce monde et pourtant pas encore de l’autre. Il s’était mis à vivre tout entier de l’intérieur, en bathyscaphe dirait-on, loin de la surface, dans la vérité de sa propre narration.

Et c’est l’endroit où je perds sa trace.

 

Montréal, du 10 mars au 22 juin 1990.

 

© André-Guy Robert, 1990
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
Le Sabord, numéro 26, « Correspondance »,
Trois-Rivières, automne 1990,46 p. [p. 34, 35];
l’éditeur n’a pas répondu à la demande
d’obtention d’un permis de reproduire.

Au Festival de poésie (1990) de Trois-Rivières,
l’auteur[3] a lu en public la première moitié de ce texte.

 

[1]. FP4 : fonction programmée 4, Supprimer.

[2]. Les passages composés en italique sont extraits de La métamorphose de Franz Kafka, traduction Alexandre Vialatte (Paris, 1955, Gallimard, Le livre de poche no 322). Plusieurs noms ont été tirés, adaptés ou inspirés de La métamorphose, du Procès et de Lettres à Miléna de Kafka.

[3]. En arrivant au micro, l’auteur a proposé aux auditeurs d’imaginer comme fond de scène une grande tache de peinture noire, lancée au haut du mur derrière lui, et qui envahit la surface de celui‑ci tandis qu’elle coule vers le bas. Les traînées rencontrent des arêtes, ce qui révèle peu à peu la silhouette crénelée d’un alignement de gratte-ciel… « Entrons maintenant dans la ville où se situe l’action de FP4… »

 

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