Un autre lundi

Plan d’ensemble : il est sept heures du soir sur deux rangées de bungalows figés dans la nuit froide.

Re-plan d’ensemble : il est sept heures sept du matin… les mêmes bungalows, la même nuit froide (suite et fin).

Panoramique sur les cuisines : dans chacune, la radio chante en chœur :

                                                            Ac-tu-el-le-ment
                                                            Il fait sept sept sept
                                                            Sous zéro oh oh
                                                            Et les ponts les ponts
                                                            Sont blo-o-o-qués

Dehors, le ciel projette sa Tempête du siècle III.

À toutes les deux maisons, l’interrupteur de la salle de bains est à la position ON, tandis que, dans l’entrée des autres maisons, un figurant déneige son auto molto presto.

Soudain, l’écho sonore d’un hall d’entrée attire l’attention sur le seul gratte-ciel de la rue. Nathalie Bonneville s’éjecte de l’édifice avec sept phrases de retard.

* * *

Au boulevard, le feu est rouge, l’autobus en vue et le défilé impénétrable. Essoufflée par sa course dans les sillons de neige, Nathalie parvient enfin au bouton du bonhomme piéton et appuie dessus énergiquement. Peine perdue : depuis qu’on a « revitalisé » la grande artère et remplacé les feux de circulation, le bouton ne déclenche plus la rotation des couleurs. Le feu ne dérougit donc pas, le flot de carrosseries demeure impénétrable, et l’autobus, relevant bien haut ses œillères, passe avec majesté sur l’autre versant du boulevard tandis qu’à son bord, le chauffeur, illuminé par l’inspiration, accélère. Véritable as de l’à propos, le feu passe alors au vert et — ô merveille de la technologie moderne! — l’indispensable compte à rebours s’allume et décline ses chiffres géants : « 19, 18, 17… »

Parvenue à l’arrêt d’autobus à moins « 7 », Nathalie est allée rejoindre les trois personnes que l’autobus… n’a pas cueillies.

Quatre personnes plus tard, un autre autobus émerge de la poudrerie, passe au ralenti devant le groupe, s’arrête tout juste trop loin, dépose un passager et repart en se traînant les roues.

                                                BALLADE DU CHAUFFEUR

                                                Au volant de mon totaubus
                                                Je suis le seul maître après Dieu
                                                Écartez-vous de mon miroir                                              

                                                Un autre chauffeur vous prendra
                                                S’il n’est pas lui-même en retard
                                                Je suis le seul maître après Dieu

Il neige à plein ciel dans un silence de forêt boréale. Si Nathalie n’était pas si pressée, elle se croirait à la campagne et respirerait un bon coup.

Pareil à l’aiguille obstinée de la dive boussole, le groupe, d’une dizaine de personnes maintenant, pointe dans la direction du prochain autobus. Seul le regard de Nathalie s’attarde sur la rangée d’arbres en Y, de l’autre côté du boulevard. « Pourquoi diable, pense-t‑elle, a-t-on choisi de suspendre les fils électriques du seul côté de la rue où sont les arbres? »

* * *

Pour une raison inconnue, les portes d’un nouvel autobus s’ouvrent enfin devant les douze personnes — aussitôt réactivées. Après avoir escaladé le haut banc de neige à peine durci, les voyageurs, à tour de rôle, redescendent en piqué car cet autobus est admirablement… surbaissé! Tous ont vu que l’espace vacant, à l’arrière de la porte de sortie, suffirait à loger tout le monde. Encore faudrait-il s’y rendre, car les passagers se sont agglutinés à l’avant comme des épaves… « Bon! pense le chauffeur, j’ai pas toute la journée! » Là-dessus, la huitième personne n’a pas sitôt mis le pied sur le seuil qu’elle sent les portes se rabattre sur son dos.

Nathalie a eu la chance de monter à bord et d’atteindre l’allée. Coincée entre deux sacs à dos, elle décide courageusement de se forcer un passage vers le fond de l’autobus.

                                                Excusez-moi s’il vous plaît
                                                Ôte donc ton sac tarla
                                                Scusez-zez-zez gentes gens
                                                Faisons d’la place aux suivants

Ayant buté du pied contre un obstacle, Nathalie fait une enjambée pour garder l’équilibre. Elle ne voit qu’après coup l’énorme sac de hockey jeté en travers de l’allée.

                                                         Faut rien rien dire
                                                         Quelqu’un pourrait
                                                         Même en hiver
                                                         Prendre la mouche (bis)

La jeune femme a l’air (héroïque ☐, appliqué ☐, niaiseux ☐) d’un globule tentant de circuler dans une artère tapissée de mauvais cholestérol. Chaque masse adipeuse s’accroche sentimentalement à sa colonne d’appui et n’en démord pas :

                                                              Je l’ai trouvée
                                                              Elle est à moi
                                                              M’en séparer
                                                              Ce s’rait l’angoisse
                                                              M’en séparer
Ce s’rait l’angoisse

Quand Globule passe, Gras-dur pivote sans trop rien dire. C’est déjà beau, c’est déjà beau.

* * *

Passé le dernier sac à dos — dont le soufflet distendu barre l’allée —, Nathalie débouche sur une bouffée d’air qu’elle aspire goulûment. Surprise urbaine, il y a deux places libres sur une banquette! Mais attention, entre les deux, un grand flanc mou s’est affalé, membres ouverts comme une pieuvre. Les bras ostensiblement posés sur le dossier, une jambe pointant vers l’est et l’autre vers le sud (autant du moins que le permet la fourche basse du pantalon), la tuque noire enfoncée jusqu’à des lunettes cache-tout à verres miroir, un haut-parleur dans chaque oreille (et la musique si forte que tout de suite le cœur fait boum avec la basse), le prince de Céans — aujourd’hui de Mauvais Poil — trône.

                                                   Y a pus une maudite place oké
                                                   Fa que tu rest’ deboutt oké

D’impatience — mais était-ce bien de l’impatience? —, Nathalie a commis l’impair de lever les yeux au ciel. Au fond de l’autobus, tout le monde a vu.

CHŒUR DES HOMMES DU FOND DE L’AUTOBUS. — Elle a eu l’ombre d’une pensée raciste. Avoue, avoue!

NATHALIE. — Jamais d’la vie. J’avais cru voir deux places c’est tout.

LE CHŒUR DES HOMMES. — Alors, qui a biffé cette pensée? C’est toi, l’auteur?

L’AUTEUR. — Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit.

CHŒUR DES HOMMES. — Tu vois, tu vois!

L’AUTEUR. — Attention : je pourrais biffer le chœur des hommes.

UNE IMMIGRÉE. — Je ne me méle de rian, moi. Je n’y suis pour rian!

LE GRAND FLAN MOU, retirant ses lunettes. — T’as-tu qu’atte chose à m’dire, chose?

                                             PROTESTATION DE L’AUTEUR                                            

                                             J’ai porté aucun jug’ment
                                             D’ailleurs personne n’a le
                                             droit [tiens donc, un pied de trop!]
                                             De juger qui que ce soit                                            

                                             Qui suis-je moi pour juger
                                             Je voudrais bien voir ça moi
                                             C’est affreux comme les gens                                           

                                             Chacun son affaire mènn’
                                             C’est toujours c’que j’ai dit mènn’
                                             T’é cool mènn’ sérieux j’te l’dis

Pendant que les passagers se terrent en eux-mêmes, dehors la silhouette minceur de la ville tourne sur elle-même « dans sa robe de brouillard et de neige ». L’effet ne manque pas de poésie. Si l’on ne craignait pas tant le ridicule, on le dirait. On ferait le touriste. On se ferait les uns aux autres cette réflexion nolisée : « Et dire que dans ces édifices vivent et travaillent des milliers et des milliers de personnes, avec chacune sa petite vie, ses frustrations et ses espoirs! N’est-ce pas fascinant, toutes ces histoires qui ne seront jamais contées? »

« Je le vois bien, pense l’Auteur. Ce paragraphe est un vestige de mon ancienne manière. Alors, delete. »

* * *

Au terminus, personne ne se souvient plus des lointains préceptes de la préséance. Chaque personne est comme un paquet de données sur un serveur : au plus vite le tour!

Dehors, la tempête s’est adoucie. Nathalie laisse les gens s’engouffrer dans l’étouffant tunnel et choisit, malgré la neige, de se rendre au métro par l’extérieur.

Sur sa route, elle doit traverser les huit voies d’un grand boulevard. Quand elle arrive à la hauteur du terre-plein, le feu vert tous-bords-tous-côtés prend la relève de la flèche verticale juste-tout-droit et déclenche la ruée des automobilistes qui tournent. Sûre d’avoir quand même la priorité, Nathalie continue d’avancer d’un bon pas, non sans surveiller du coin de l’œil les voitures s’apprêtant à virer dans sa trajectoire. Sûr d’avoir la priorité sur cette priorité, un conducteur ultra-performant — capable avec deux mains de tenir à la fois le volant, le cellulaire, le levier de vitesse et le café brûlant — passe devant Nathalie en l’évitant de justesse. Indignée, celle-ci lui assène un slogan prêt-à-crier : « Piétons d’abord! » L’autre s’enflamme, désigne (avec sa main libre) le feu tout-rond-tout-vert et donne un tel coup d’accélérateur que l’arrière de son croiseur DeLuxe Limited Edition « À-Vous-la-Route » dérape. Or il doit aussitôt appliquer les freins ABCD car il atteint déjà un rempart de véhicules immobilisés à l’autre feu tout rouge-rouge.

Arrivée en un seul morceau de l’autre côté du boulevard, Nathalie sent néanmoins son cœur battre à grands coups de poing. Elle essaie de se raisonner, mais c’est plus fort qu’elle.

Au métro, elle est accueillie par une musique bruyante, inhabituelle, dont toute la station résonne. Du haut de l’escalier, elle voit un attroupement aux tourniquets. Six jeunes mannequins des deux sexes, immobiles comme des affiches, et ne portant sur leurs beaux corps d’athlètes que des sous-vêtements de marque, obligent la foule à passer entre eux comme entre les mailles d’un tamis.

Que la pudeur vous fasse ou non détourner les yeux, vous tomberez sur la pensée du jour : elle est partout. Contre une somme forfaitaire qui lui sera versée « dès que le client aura payé l’agence », un jeune rédacteur pigiste a pondu « de toute urgence » — il y a un mois et demi déjà (!) — le slogan suivant, qui entre par la lecture dans toutes les têtes :

NE SUIS QU’UNE RÈGLE.
N’EN SUIVRE AUCUNE.

Le tourbillon donnerait le vertige, sans le courant de la foule qui, zoup! vous propulse de l’autre côté des tourniquets et vous jette dans l’escalier roulant, où chacun retrouve ses habitudes. Dans les couloirs souterrains à l’ambiance crue, Nathalie essaie de ne pas regarder les murs systématiquement couverts de panneaux publicitaires entre lesquels fleurissent, même sur le marbre et la brique vernie, des graffitis à hauteur d’homme, aussi gratuits qu’indéchiffrables… à quoi, depuis peu, se sont ajoutées des réclames lumineuses, déjà tachetées d’autocollants. Pour faire bonne mesure, on vous tend aussi la main en chair et en os. Il y a, à tour de rôle :

☐ le pianiste inconscient de jouer la moitié de ses notes à côté des bonnes touches mais dont le répertoire demeure… touchant;

☑ l’accordéoniste incapable de garder le rythme de sa rengaine et qui trouve le moyen de revêtir, malgré ses yeux blancs, le costume de chaque fête;

☑ la flûtiste déprimée devant son coat jean étalé par terre… qu’un simple salut — jeté même sans monnaie — épanouit;

☐ le violoniste jouant d’un instrument mal accordé mais en virtuose;

☐ le trio d’étudiantes du conservatoire qui exécutent, dans la plus stricte obédience, une pièce-baroque-sur-lutrin, avec tout leur cœur et des mains roses;

☐ le Méditerranéen aux cheveux sel pour qui gratter une corde de sa guitare et dire « la la la » sur un mi suffit à rappeler « La Mousika » de son pays;

☑ le nouveau mendiant qui tient sur un carton ce mot seul : « cancer » et qui accepte la monnaie en attendant un miracle;

☐ les deux jeunes déchirés, assis par terre, cigarette au bec, et qui disent « Monsieur » et « s’il vous plaît » tout en laissant pendre, devant le genou plié, une main négligente…

Toutes ces mains de paumés / Si lents / Si lents — tous / Arrêtés / En comparaison de la foule des travailleurs qui passe / Affairée comme un torrent

Toutes ces mains se remplacent / Jour après jour / Elles se tendent matin et soir / Réservent leur tour sur des cartons de cigarette / Sont au poste avant les ouvriers de la première heure / Ne se distinguent des reportages télévisés / Que par un effet de troisième dimension

* * *

« Ah non! », pense Nathalie à la vue du quai bondé.

« C’est sûrement quelqu’un, dit quelqu’un, qui a choisi l’heure de pointe pour se suicider!

— Non, dit un deuxième quelqu’un, il y a eu une défaillance technique.

— Non-non, dit un troisième quelqu’un, ce sont les employés syndiqués. Ils font la grève du zèle.

— Attention-attention, dit la voix de la station de métro, nous réalimentons la ligne 2. »

Deux trains plus tard, Nathalie est assez proche de la porte ouverte pour espérer entrer dans le wagon. Celui-ci déverse sur le quai son flot de voyageurs pendant que des impatients foncent à contre-courant pour s’emparer des sièges qui se libèrent. Lorsque l’ouverture de la porte laisse enfin sortir le dernier voyageur, elle ne laisse entrer qu’une personne à la fois parce qu’une petite madame sphérique et un colosse de rodéo ont réquisitionné à leur usage exclusif chacune des poignées latérales. Bientôt — clic! — les portes coulissantes se mettent en branle. Un retardataire se jette dans le tas. Il est passé, mais son sac est coincé entre les portes. On se bat contre celles-ci. Les mâchoires, à force, lâchent le morceau, et c’est reparti[1]!

[1]. Note de l’Auteur : dire quelque part que Nathalie s’est trouvée une place debout contre une encombrante poussette à baldaquin au fond de laquelle un tout petit bébé lala, la tétine du biberon mouillant sa lèvre pourtant, hurle ses doléances à sa mère désensibilisée ou sourde.

* * *

INTERMÈDE

NATHALIE BONNEVILLE se rappelant une question célèbre. — « Mais que diable alliez-vous faire sur cette galère? »

N. B. sur le même ton plaisant. — Gagner ma vie, pardi!

N. B. — Par quel étonnant stratagème?

N. B. — En travaillant comme contractuelle-axée-sur-les-résultats. Voyez plutôt :

 


CHEF DE PROJETS
DANS UN CABINET DE TRADUCTION

Le défi : recevoir des demandes de traduction, les confier à des traducteurs pigistes, réviser leur travail et livrer instantanément des traductions de qualité supérieure.


 

N. B. — Heures normales de travail?

N. B. — Aucune. Officiellement, de 8 h 30 à 17 h 30. Jusqu’à 20-21 h (ou plus si nécessaire) : un atout.

N. B. — Pouvez-vous prendre des pauses?

N. B. — Pour fumer, oui. Mais je suis trop occupée, et je ne fume pas. Le midi, je mange à mon bureau. Digérer tout en travaillant : un atout.

N. B. — Que pensez-vous de ces conditions de travail?

N. B. — Je ne suis pas en mesure de poser mes conditions. Au moins, c’est mieux que le chômage.

N. B. [Notez bien]. Ici, un courant électrique parcourt Nathalie : elle vient de se rappeler le dossier Mapex qu’elle devait livrer vendredi sans faute. Elle l’a complètement oublié!

* * *

Les portes se rouvrent brusquement. Nathalie fait son chemin en experte dans la foule qui entre et sort en même temps. Arrivée sur le quai, elle remarque un homme, en tenue de ville (élimée), qui pourrait être son père. Il fouille dans une poubelle sans ménagement, en extrait une canette consignée et jette celle-ci dans l’un des énormes sacs posés à ses pieds.

Dans le couloir, il y a encore le paraplégique à barbiche d’universitaire qui la regarde de côté. Nathalie lui dit bonjour comme tous les matins. Il lui répond en pointant des lettres sur sa tablette alphabétique :

« Est-ce que ça va?

— Oui-oui », dit-elle.

Mais en face du paraplégique, elle reconnaît le clochard qu’elle avait vu vomir dans les marches un soir. Il dort maintenant à même le sol, au pied du mur. Ses vêtements sont affreusement sales. Il ne se lave sûrement plus depuis belle lurette. Nathalie remarque des blessures nouvelles sur ses mains rugueuses, et son visage est encore tuméfié. Les travailleurs affairés passent à côté du clochard sans en faire de cas. (L’autre jour, alors qu’il dormait comme aujourd’hui, trois jeunes yuppies se sont moqués de lui. L’un d’eux, poussé par les deux autres, a failli lui marcher dessus.)

À mesure que Nathalie se rapproche de son lieu de travail, son esprit se laisse envahir par les préoccupations professionnelles. Dans l’ordre : le dossier Mapex, puis la présentation Miradelle. Il y avait autre chose aussi, pour 11 h. Qu’est-ce que c’était? Il faudra vérifier cela. Flash : vendredi, le téléphone de cet enragé de McPherson qui voulait ravoir ses anglicismes et qui osait par-dessus le marché se plaindre de l’incompétence du traducteur! Il avait bien choisi son moment, le McPherson : l’instant précis où Nathalie était sur le point de détordre une phrase juridique longue d’une demi-page, minée par les faux-sens et contaminée par la syntaxe anglaise. Louisette de Tours, cette fois-là, avait plutôt sévi, il faut le reconnaître. Elle est meilleure en technique. Flash : le courrier électronique — un plein écran de notes assaisonnées de points d’exclamation : Hot Hot Hot! Priority #1! Urgent! Mandatory! Already late! Et que dire de la boîte vocale pleine après un congé… des trois nouveaux messages enregistrés pendant qu’on était aux toilettes… des correspondants vaseux incapables de rassembler leurs idées ou de laisser leur question (ils préfèrent qu’on les rappelle!)… Que dire des réponses ambiguës qui soulèvent de nouvelles questions… et, pour donner le coup de grâce, des numéros de téléphone déclinés à vitesse supersonique — qu’on ne peut noter qu’en trois écoutes consécutives — quatre si l’on veut confirmer… Nathalie entre en sueur. Elle pense au courrier deux fois par jour… au petit-déjeuner qu’elle aurait dû prendre… à ses nausées… aux livraisons par messager-pas-plus-tard-que-16 h… Elle pense aux fichiers électroniques transmis ou reçus par erreur, prématurément ou en retard… dans le mauvais protocole, ou encore illisibles, corrompus, contaminés… dans un logiciel que le cabinet n’a pas encore… Il avait raison, le paraplégique : Nathalie ne se sent pas très bien. Le monde tourne autour d’elle, cherche sa prise… Nathalie fait de son mieux… Un lundi après l’autre, un mardi après l’autre… Nathalie va au travail… au travail comme les sans-le-sou aux travailleurs. Elle se revoit en réunion, à l’instant où ses collègues ont tourné leur regard vers elle et que, pour toute réponse, elle a fermé les yeux — à cause d’une brûlure instantanée à l’estomac. Ah oui, c’était cela, à 11 h : la réunion avec XS International, un nouveau client. Et Jean-Marc Pagette qui se plaint toujours de ne pas avoir assez de travail. « Je lui en donnerais volontiers, du travail, pense-t‑elle, s’il avait l’élémentaire politesse de soigner son écriture et de ne pas me télécopier trente questions terminologiques à cinq heures moins dix! » Un instant… Un instant… Quelqu’un a touché le bras de Nathalie. Quelqu’un s’agrippe au bras de Nathalie… 

* * *

C’est une miséreuse qui fait penser aux pauvres vieilles d’Europe de l’Est. Elle porte comme elles un fichu sur la tête. Elle parle une langue intraduisible pour Nathalie.

La femme lui tend avec insistance un papier tout froissé. Et soudain, Nathalie s’en rend compte. Nathalie approche les yeux du message. Le message est écrit sur un bout de papier journal. Un papier qui se froisse à vue d’œil. Le message est écrit à la mine, dans une écriture d’enfant. Un enfant qui bouge, comme tous les enfants. Et qui se met à tourner sur lui-même, à tourner autour de Nathalie :

                                             CAN YOU HELL ME? MY HOUSZBAND
                                             AND MY SUN IS DEADT. NEEDT SOME
                                             MÜNAY PLEESZE.

Le message tourne, le papier se froisse, la femme vieillit, la main se tend, et Nathalie tombe au sol, inconsciente.

Un attroupement se forme. La vieille femme pleure. Elle s’est jetée à genoux près de la tête de Nathalie. Elle agite les bras au ciel. Elle pousse des cris et des gémissements comme si on venait de tuer sa fille. Elle se tient les oreilles à deux mains pour ne pas entendre le sifflement insupportable des lance-roquettes. La foule des travailleurs passe et repasse à côté des femmes au sol. Des curieux s’agglutinent. Leur cercle rappelle la paroi d’une artère. Nathalie ne saigne pas encore. Personne ne lui porte secours.

« Laissez passer! clame un agent de sécurité en traversant le cercle des curieux.

— Faites attention, lui dit l’Auteur au passage. Faites bien attention.

— Pourquoi donc?

— Comment “Pourquoi”? Vous n’avez pas vu qu’elle est enceinte? »

 

Sainte-Béatrix et Laval, avril-octobre 2000.

 

© André-Guy Robert, 2000
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
Mœbius, no 94, « Le travail »,
Montréal, été 2002, 147 p. [p. 9-20];
première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Prix de la bande à Mœbius 2003[2].

 

L’auteur a lu la première moitié de ce texte en public,
immédiatement après son discours de réception
(reproduit ci-dessous).

 

Réédition[3] :
Le Prix de la bande à Mœbius — Anthologie 1999-2009.
Triptyque, Montréal, 2010, 128 p. [p. 47-60].

 

[2]. « Fiche de lecture » du jury de la Bande à Mœbius 2003 :

« Commentaire : La nouvelle intitulée Un autre lundi est particulièrement inventive du fait qu’elle utilise différents registres de langue et divers procédés empruntés au cinéma, au théâtre, au « livre dont vous êtes le héros », au langage informatique, à la chanson, etc. L’auteur traite habilement le thème du travail dans une mise en forme qui procède à la fois de l’ironie, de la distanciation et de l’interpellation du lecteur. Malgré l’aspect ludique du texte, la critique de la société et du monde du travail qui y est élaborée est acerbe et piquante. De plus, la langue est très bien maîtrisée et le style est soigné. En somme, c’est une nouvelle originale, fraîche et intelligente, dont l’intrigue est, de surcroît, admirablement menée. »

Le jury était composé de Thierry Bissonnette, de Jacques Julien et de Johanne Viel. Les autres finalistes étaient : Steve Savage pour Généalogie du travail (Mœbius, no 94) et Carol Shields pour Mrs. Turner tond le gazon (Mœbius, no 96).

[3]. Voir plus loin la recension de Danielle Shelton.

 

Annexes

 

1. Allocution

 

André-Guy Robert

 

Discours de réception du
Prix de la bande à Mœbius

et introduction à la lecture partielle de
Un autre lundi

 

Merci, Messieurs Giroux et Laverdure,

Membres du jury, artisans de la revue Mœbius et des éditions Triptyque,

Chers parents, amis, collègues, lecteurs et visiteurs du Salon du livre,

 

J’accepte avec gratitude le Prix de la bande à Mœbius.

C’est un honneur d’autant plus grand pour moi que j’ai beaucoup de respect pour le travail des écrivains retenus comme finalistes, la regrettée Carol Shields, écrivaine du Manitoba, et M. Steve Savage, poète d’avant-garde, qui vient de publier un premier recueil de poésie. Steve est parmi nous. J’en profite pour le saluer et lui offrir mes meilleurs vœux de succès.

Je remercie les éditions Triptyque, la revue Mœbius et les membres du jury pour cet encouragement clair à continuer d’écrire.

Je désire remercier tout spécialement M. Guy Perreault, écrivain et responsable d’un numéro thématique de Mœbius qui, tout le premier, a cru en moi en me proposant d’écrire un texte sur ce sujet inépuisable qu’est le travail. Sans cette aimable invitation, je ne serais pas devant vous aujourd’hui. Merci, Guy.

La littérature est une grande dame qui a tout son temps, or nous sommes des gens pressés. Je n’aurai donc qu’une dizaine de minutes pour vous lire mon texte, qui en prendrait vingt. Voyons-y une métaphore de nos conditions de travail, ce qui est tout à fait dans le sujet!

J’ai donc choisi de vous lire la première moitié de mon texte. Pour la suite, je vous invite à vous procurer le numéro 94 de la revue Mœbius — ici même ou au stand des éditions Triptyque.

J’ai écrit Un autre lundi dans l’esprit de l’opéra Le Nez que le compositeur russe Dimitri Chostakovitch a composé à l’âge de 21 ans d’après la nouvelle de Gogol. J’offre le caractère à la fois ludique et grave de mon texte à la mémoire de Dimitri Chostakovitch, ce grand artiste et défenseur des opprimés, qui est pour moi comme un frère.

Le texte que je m’apprête à lire maintenant comporte une grande variété de tons et de ruptures de rythme, ce qui le rend extrêmement difficile à rendre à voix haute. Comme je ne suis pas comédien, je m’en remets à votre indulgence.

 

Laval, octobre 2002.

 

© André-Guy Robert, 2002
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Texte inédit lu en public par l’auteur
à l’agora du Salon du livre de Montréal,
Place Bonaventure, à l’automne 2002.

 

2. Recension

 

Recension Un autre lundi

 

Recension de Danielle Shelton parue dans :
Brèves littéraires — Société littéraire de Laval,
Brèves littéraires, numéro 82,
Laval, mars 2011, 127 p. [p. 101, 102].

 

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