Rue Saint-Denis

 

Instantanés de vie montréalaise

 

Avec cinq dessins
de l’auteur

 

  … nos faims dansent au bout des rues.

                                                                                                          Jean-Noël Pontbriand

 

Les doigts de sa main libre enfoncés négligemment dans la poche étroite de ses jeans, un jeune homme au teint de bibliothécaire, portant sur le nez des lunettes rondes et à la main un sac de la Société des alcools (bourré de livres et de manuscrits), passe…

À sa manière de marcher vers quelque part, on voit bien qu’il n’est pas d’ici. Pourtant, l’économie de ses regards laisse deviner qu’il connaît le quartier. De très loin, il a repéré le mendiant, l’ivrogne et le pusher, et louvoie efficacement du bord au fond du trottoir pour échapper à leurs tentacules. Les deux premiers ne trouvent pas la force nécessaire pour surmonter la distance qu’il a mise entre eux et lui : l’un ravale son « T’as-tu du change? » tandis que l’autre esquisse un mouvement vain dans la direction du sac à poignées, qui recule aussitôt comme un mirage. Seul le pusher, debout placidement sur le pas d’une porte, ose prononcer le mot « Ash », qui veut dire : « Cendre ».

Le jeune intellectuel a passé les trois épreuves avec succès, mais il vient de baisser les yeux : il est arrivé devant la Bibliothèque nationale. On dirait maintenant qu’il louvoie du bord au fond de lui-même. Dehors, le mendiant, l’ivrogne et le pusher continuent d’attendre. Ils ont tout leur temps.

Rue Saint-Denis 1 (le Sélect)

Attablée en solitaire au comptoir du restaurant désert, une jeune femme aux traits durs, vêtue de noir exclusivement, porte à ses lèvres peintes en noir la paille blanche où monte soudain le milk shake aux fraises. Ses cheveux roux, si ras qu’elle ne pourrait les coiffer, mettent en évidence une oreille dont l’ourlet, percé tout du long, porte une dizaine de petits anneaux d’argent. Ils s’y pressent familièrement.

Une serveuse en attente dans son uniforme brun et saumon observe la jeune femme à son insu depuis tantôt. Son regard est doux, langoureux même, et ses bras croisés n’expriment rien de sévère. Un quasi-sourire, presque moqueur, monte sur ses lèvres, imperceptiblement; ne devient pas un vrai sourire.

* * *

Deux hommes à la tête étroite, au nez en forme de tomahawk et aux cheveux coiffés en crête de coq, mâchant de la gomme ostensiblement, se balancent d’un même pas vers le cabinet minuscule du restaurant où je sais qu’il n’y a qu’un urinoir et qu’une toilette.

Rue Saint-Denis 2 (la rue)

Il a enduit de graisse ses cheveux noirs comme on le faisait dans sa jeunesse, mais il n’a rien fait pour ses yeux agrandis par les faibles arcades sourcilières et les cernes en cascade. C’est un homme assis, dans la cinquantaine, sur un banc public.

Comme je n’ose passer devant lui, de crainte qu’il ne me mendie de la monnaie, je m’écarte du trottoir pour traverser la rue. Or, celle-ci est encombrée d’autos qui passent au ralenti. En attendant une éclaircie, mes yeux reviennent sur l’homme assis.

Un ivrogne arrivé devant lui s’est mis à lui parler en titubant. L’homme aux yeux cernés lève son bras lentement vers le buveur, comme pour le saluer. Et soudain, sa main semble bénir.

* * *

Une jeune fille aux longs cheveux droits, gonflés comme si elle venait de les sécher, accourt vers deux motocyclistes de son âge. Tandis qu’elle leur adresse quelques mots, les longues franges de son blouson de cuir noir achèvent de se balader autour d’elle. Je constate qu’elle est grande, qu’ils sont tous trois de la même taille, qu’ils se connaissent bien.

Déjà, elle s’éloigne avec souplesse et désinvolture. De leurs motocyclettes, les jeunes hommes lui crient soudain leur réponse. Je comprends qu’ils l’ont taquinée lorsque j’aperçois, par-dessus son épaule, une joue arrondie par le sourire.

Elle balance la tête d’un côté puis de l’autre et prend l’équilibre de la marche. Les deux gars l’embrassent du regard, silencieusement. Elle est contente d’eux, d’elle, de ses cheveux.

* * *

Un étranger grand et maigre, qui flotte dans un costume trop ample, marche, au fond du trottoir, à une allure de tortue. Le visage impassible, il maintient son regard par terre à une distance de un pas devant lui. Il fait penser au cheval de Troie évoluant dans la ville ennemie, à un cheval dont les yeux seraient deux projecteurs dans la nuit.

* * *

Un vieux clochard donne un coup machinal sur ses lunettes démodées pour qu’elles remontent la pente. Son visage, raidi comme ses guenilles, se tourne tout entier vers les entrailles d’une corbeille à rebuts dont il semble vouloir tirer des présages. Il déchiffre l’avenir avec des mains de prospecteur désenchanté, ne remue que le strict nécessaire : une boîte, un journal. Il ne relève la tête que pour se diriger, d’un air absorbé, vers la corbeille suivante.

Chemin faisant, son regard tombe sur un passant dont l’aspect le pétrifie d’étonnement. Il s’agit d’un homme efféminé sur la joue duquel, entre la commissure de l’œil et la mâchoire, un filet de sang coule. Cette ligne rouge, que l’homme n’essuie pas, qu’il tolère, qu’il veut, peut-être, et qui fêle un visage si uniformément pâle et néanmoins si résolu, attire et blesse le regard des témoins. Ceux-ci se retournent sur son passage, ne sachant pas s’il vaut mieux porter secours ou s’égayer de la mise en scène. Indifférent à l’effet qu’il produit, l’homme fonce devant lui, le regard fixe.

Les verres épais du vieux clochard laissent voir des yeux déformés. Un éternuement le ramène à lui, et il se met aussitôt à chercher, mais avec des hésitations de toupie. Quand ses yeux rencontrent enfin une corbeille à rebuts, il s’arrête net et retrouve son équilibre. S’avisant alors de regarder aussi derrière lui, il en découvre une autre, plus proche. Il revient vers celle-ci, pour le cas où il ne l’aurait pas examinée.

* * *

Deux ivrognes parlent ensemble, debout dans la rue. Ils paraissent mettre au point les détails d’une affaire. C’est alors qu’un grand barbu tout frisé arrive de nulle part, se dirige vers eux, pose ses mains sur les dos voûtés, enfonce la tête entre celles des autres… Du coup, les trois hommes se sont rapprochés, et le groupe a changé d’aspect. On dirait maintenant des joueurs de football réunis en caucus. Une surprise circule entre eux. De la tendresse.

Rue Saint-Denis 3 (lucarnes)

De ma table, j’aperçois l’homme aux yeux cernés vu tout à l’heure sur un banc. Il passe très lentement sur le trottoir, avec des gestes rappelant ceux d’un funambule. Ses yeux éclatés dans son visage blême semblent percevoir des êtres invisibles avec lesquels il parle tout bas. De ses vêtements flasques émergent des bras mous très longs. Pour conduire la bouteille de bière (dissimulée dans un sac de papier brun, tortillé autour du goulot), pour la conduire jusqu’à la bouche, de longs calculs sont nécessaires. À mi-chemin, l’homme délibère en lui-même : « C’é pâs bon pour twé! — Oui, mé j’en ai envie! — Fà pâs çâ! — Chus lib’, non? — R’gard’ twé donc comme y faut!… » La tête fait oui, fait non; la bouteille monte, descend. « C’é mon affére! » Elle arrive à destination et se vide. La main redescend, emportée par le poids de la bouteille. L’homme oscille un peu, et puis attend que l’horizon reprenne sa place. Il trouve ainsi, à deux pas de lui, une corbeille à rebuts, dont il s’approche avec précaution. Il hésite un moment et y dépose sa bouteille tout au fond.

« Chus pâs soûl! » marmonne-t-il en se redressant.

(Son index levé prend le ciel à témoin.) Et c’est un fait qu’il marche encore droit. Mais pour y arriver, il doit avancer au ralenti et, comme un aveugle, chercher son chemin en lui tendant les bras.

* * *

Une jeune femme portant un maillot blanc sans manches, un peu décolleté dans le dos, vient se poster dos à moi, juste à côté de ma table. Elle ne s’occupe pas du tout de moi. Elle regarde, dehors, passer les gens sur le trottoir. Et puis non : elle semble guetter l’arrivée de quelqu’un. Quand elle tourne un peu la tête dans ma direction, je vois sur sa joue gauche trois petits boutons noirs qui me suggèrent qu’elle est unique au monde. Je trouve cette pensée agréable, et me laisse aller à rêver sur ses admirables épaules nues.

Or, à ce moment, un homme-orchestre se met à jouer très fort, de l’autre côté de la rue. Des curieux, que sa fantaisie égaie, font aussitôt cercle autour de lui.

Tiens! elle est disparue…

* * *

L’homme aux yeux cernés repasse devant la terrasse. Il s’arrête à côté d’un arbre duquel pend un rameau et essaie d’en décrocher une feuille. (Il doit se tendre de toute sa hauteur.) La feuille, saisie trop bas, se déchire en deux. L’homme porte néanmoins à sa bouche la moitié arrachée et se met à mastiquer celle-ci comme de la laitue. Pour remercier l’arbre, il recule devant lui et le salue profondément. Et puis, se redressant, il s’éloigne, majestueux, tête haute, le regard prophétique, toujours mâchant.

* * *

Des clients attablés à la terrasse du café se consultent avant de commander. Je reconnais soudain, debout parmi eux, la jeune fille au maillot sans manches. Elle tourne le dos à la rue et tient d’une seule main son cabaret chargé. Ses clients ne font pas juste commander. Ils conversent maintenant avec elle. Au bout d’un moment, elle dépose son cabaret sur la table. On ne la dirait plus une serveuse.

* * *

Un homme blond et grand quitte le trottoir d’en face et se faufile entre deux autos garées l’une derrière l’autre. La circulation intense lui impose d’attendre un peu. J’en profite pour examiner sa remarquable moustache composée de poils blonds et droits, peignés en éventail de chaque côté de la bouche.

À la faveur d’une brève interruption du trafic, l’homme s’engage dans la rue. Il court devant deux autos qui s’approchent de lui à vitesse constante (sa moustache féline, lissée par le vent, tapisse ses joues : il ressemble à un lion fondant sur une proie). Or, voici qu’il se dirige tout droit vers la serveuse au maillot, pose les mains sur ses épaules et un baiser sur la peau de sa nuque, et s’éloigne prestement, comme il est venu!…

À peine surprise d’avoir été embrassée, la serveuse tourne un regard enjoué vers l’inconnu. Celui-ci fait volte-face, adresse un sourire à la femme et rencontre le sien. Il ne lui en faut pas plus pour aller son chemin, sautillant comme un lutin.

Rue Saint-Denis 4 (façade)

Un vieil ivrogne aux jambes courtes portant sur sa bedaine une barbe de patriarche, debout au milieu du trottoir (comme s’il y était chez lui), demande à chacun s’il ne lui ferait pas l’aumône d’un « vingt-cinq cennes ». « J’ai pas mangé d’la journée », déclare-t-il sans conviction.

Je le croirais.

* * *

Un couple est assis, jambes pendantes, sur un muret. Une femme d’une cinquantaine d’années va passer devant lui. Le couple fait beat generation, la femme, madame-au-foyer. En la voyant venir, le jeune homme saute en douceur sur le trottoir et, regardant la dame bien en face, se dirige carrément vers elle en lui tendant la main : « Bonjour, Madame! Comment allez- vous? » Celle-ci, déconcertée, a donné la main sans y penser, et elle répond machinalement : « Bien merci et vous? — Ah! très bien! Vous permettez que je vous embrasse? » Et il lui donne un baiser sur la joue, sans toutefois déguerpir aussitôt (car il n’est peut-être pas aussi polisson qu’il en a l’air). La bonne dame n’en revient pas. Elle se demande où cet importun veut en venir, s’il veut se moquer d’elle ou s’il est sincèrement philanthrope. Le visage impassible de son amie, restée assise sur le muret, ne renseigne en rien sur ses intentions.

* * *

Un homme se pelotonne contre un mur. Je comprends qu’il se prépare à uriner. Et puis, ça y est : les briques ruissellent entre ses jambes. La rue grouille de monde, mais une fissure dans le mortier a capté son attention.

L’ivrogne aux jambes courtes s’approche de l’homme et lui donne un coup de coude fraternel : « Aye! laisse pas vwére ta bitte aux belles plottes! » Sur ce, il ôte sa casquette et fait la révérence devant trois femmes qui passent.

* * *

Je découvre à ma droite une adolescente au profil amérindien qui, sac au dos, marche avec l’aplomb d’un coureur des bois. Elle a un cachet affriolant. Je cherche à revoir son visage, que ses cheveux masquent obstinément, mais sans faire remarquer ma manœuvre. Or, pour me tenir à sa hauteur, je dois presser le pas; juste trop (elle s’en aperçoit). J’ai beau me limiter au bord opposé du trottoir, soudain, elle ralentit. Je continue seul, mine de rien.

* * *

Un homme rougeaud, dont la barbe et les cheveux noirs encerclent un robuste visage, est assis en tailleur sur le trottoir. En me rapprochant de lui, j’aperçois deux autres hommes, plus âgés, assis sur le pas d’une porte, et qui lui parlent, penchés en avant vers lui. Tous trois partagent la même « grosse Mol ». La bouteille passe des mains de l’homme assis par terre à celles d’un autre, que je reconnais tout à coup : c’est un ivrogne très connu ici. (Il aborde les passants avec sa formule invariable : « T’as-tu trente sous pour un café si ’ou plà? »)

I’m a good man », dit le barbu; « Chus-t-un homme bon! » ajoute-t-il, prêt à défendre son honneur dans les deux langues s’il le faut. Ses compagnons se penchent encore plus bas et le rassurent : « Oui-oui! » dit l’ivrogne notoire en lui tapotant le bras de ses doigts mous.

Rue Saint-Denis 5 (bibliothèque)

Elle grimpe sur une borne de ciment, qu’elle transforme en socle en s’y mettant debout. L’air gonfle son foulard de soie multicolore. Derrière, majestueuse et grise, se dresse la façade de la Bibliothèque nationale. Aux pieds de la femme, les passants défilent. Alors, elle s’écrie, théâtrale : « J’vâs faire un crime! »

À quelques pas de là, deux ivrognes, écrasés par l’âge, le chômage, la solitude et l’alcool, croulent l’un sur l’autre, emportés par l’érosion inéluctable de la marche sur laquelle ils se sont assis encore sobres.

« Empêchez-moi d’tuer, vous autres! » crie la femme, avant de pousser un rire lugubre.

À quelques pas de là, les deux ivrognes s’agrippent l’un à l’autre pour échapper au vertige. Tenir en équilibre est devenu la plus difficile des entreprises. Je vois la main du plus faible, large mais dégonflée, affreusement velue, soudée à la main de son compagnon. Celui-ci ne lui en tient pas rigueur. Il connaît le poids de la nécessité. D’ailleurs, il sombre, lui aussi.

La jeune femme s’assied sur la borne,   jambes pendantes : « C’t’une djôke! C’é mêm’ pâs vrai! Allez-vous-en! »

 

Montréal, de juillet 1983 à novembre 1985.

 

© André-Guy Robert, 1983-1985
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Instantanés publiés dans :
Écrits du Canada français, numéro 56,
Montréal, décembre 1985, 183 p. [p. 81-96];
première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

 

Télécharger la version PDF de ce texte.

 

Une réflexion sur “Rue Saint-Denis

  1. Merci André-Guy pour ces petits portraits tout en fugacité et forts de réalisme. Ton sens de l’observation aiguisé et ta belle plume font un heureux ménage!

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