Les carottes

Il tranchait des carottes en rondelles, et sa douleur à l’âme lui fit soudain si mal qu’il se trancha la phalangette du petit doigt — de la même manière ferme et appliquée qu’il avait eue pour les carottes.

Il vit le sang gicler mais ne sentit pas la douleur au corps. Juste celle à l’âme qui ne cessait pas. Alors, il coupa l’autre phalangette, celle de l’annulaire. Quand il vit les deux phalangettes parmi les rondelles de carotte, sa douleur à l’âme, il ne la sentit plus. Elle semblait éteinte. Elle s’était transmise au corps, et son objet était tranché. L’objet de la douleur était là sur la planche, baignant dans le sang qui soufflait à chaque battement du cœur.

C’était si évident, ce qu’il y avait à faire, qu’il poussa un petit cri, presque un rire. Pour la première fois depuis des mois, il savait quoi faire, oui, quoi faire avec sa douleur : panser ses doigts.

Laval, le 21 mai 2009.

 

© André-Guy Robert, 2009
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
Brèves littéraires, numéro 80,
Laval, mars 2010, 127 p. [p. 68].

Annexe

 

André-Guy Robert

Sur Les carottes

[1]

Plusieurs d’entre vous seraient sans doute mal à l’aise d’entendre le texte que j’ai publié dans Brèves. Comme la soirée est festive, j’ai décidé de les épargner — cette fois-ci! — et de ne pas le lire comme prévu. Les braves pourront le faire dans l’intimité de leur coffre-fort!

Cela soulève tout de même une question fondamentale : celle du droit de l’écrivain de s’attaquer à des sujets désagréables. En l’occurrence, à la douleur.

S’il s’agissait de faire un rapport sur la douleur, personne ne courrait le moindre risque : on observerait le sujet dans son bocal. Je pourrais lire mon texte sans la moindre sudation; vous pourriez l’écouter sans accélération cardiaque. Malheureusement, ce ne serait pas de la littérature. Ce serait un compte rendu!

L’affaire de la littérature, c’est de proposer une expérience. Expérience verbale, bien entendu — c’est le parvis, plus ou moins flamboyant selon les époques, et nous y prenons tous un plaisir évident. Mais aussi : expérience de pensée, analogue à celle du rêve — c’est le maître-autel, là où s’opère la magie, noire sur blanche, qui sert à invoquer et à manifester les connaissances latentes. Je prétends qu’il faut se rendre jusque là.

Lorsque notre chair entre en résonance avec le verbe, je considère que nous sommes dans le saint des saints. Et là, oui, les muscles se contractent, le cœur bat plus vite, les yeux s’écarquillent ou s’embuent, un frisson parcourt le cuir chevelu… Nous avons franchi le mur des mots; le verbe s’est fait chair, modifiant notre climat intérieur.

Qu’on ne s’étonne pas de constater que nos yeux bougent tout comme ceux du rêveur : nous voyons, nous sentons, nous vivons réellement une expérience. Qui ne voudrait pas essayer cette magie? Qui ne voudrait devenir lui-même magicien? Il faut que beaucoup s’y essaient pour que, de temps en temps, un prodigieux saut mental nous mette en phase avec des pensées et des sensations que nous n’avions jamais eues ou qu’on se croyait seul à avoir eues.

La littérature ne se limite pas au cocooning mental. C’est une expérience IMAX avec des mots en 3D hauts de six étages… Et ce peut être une toute petite chose, un souffle léger après le passage des tempêtes. Ou n’importe quoi entre les extrêmes, mais qui insuffle un surcroît de vie. C’est juste ce que j’essaie de faire, avec mes expériences limitées et mon verbe… mon sujet et mon complément! Car je n’oublie pas la leçon de Kafka : « La littérature doit être la hache qui brise en nous la mer de glace. »

 

Laval, mars 2010.

 

© André-Guy Robert, 2010
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

[1]. Texte-surprise inédit lu par l’auteur le mardi 9 mars 2010 devant le public réuni à la Maison des arts de Laval pour la fête du 25e anniversaire de fondation de la Société littéraire de Laval. À cette occasion, on lançait le numéro 80 (mars 2010) de Brèves littéraires dans lequel paraissait Les carottes, que l’auteur devait lire.

 

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