Chapelle ardente

C’était un soir de verglas. Un de ces soirs de pluie glaciale rabattue par les vents, une tardive convulsion de la fameuse tempête qui avait plongé le Québec, un mois plus tôt, dans une nuit subite — basse, privée d’étoiles. Pendant quelque temps, nous avions mené une vie recroquevillée et vigilante. Puis l’électricité nous avait été rendue, mais pas l’insouciance. Nous étions passés, en quelque sorte, de l’enfance à l’âge d’affronter la vie. En déglaçant le pare-brise de mon auto pour aller voir ma tante à la Cité de la santé, je savais que les bourrasques mouillées se chargeraient pour moi d’un sens qu’elles n’avaient encore jamais pris.

« Tu n’aimerais pas mieux attendre à demain? » avait demandé ma femme, inquiète de me voir m’aventurer sur les chaussées glissantes.

Non, bien sûr. Je n’allais quand même pas me faire dicter mon emploi du temps par une tempête, fût-elle de verglas! En écoutant mon père me parler de tante Jeanne, j’avais senti qu’elle venait de passer de la souffrance à la détresse, et j’avais résolu de faire ma part. Le plus vite possible était ce soir, et ce moment ne repasserait pas.

Malgré ma hâte de prendre la route, il me venait des poussées d’appréhension à la pensée d’affronter, dans l’intimité publique d’une chambre d’hôpital, la part inconnue qui tenaillait ma tante. Dans mon ignorance des malades et des soins à leur prodiguer, je craignais de ne pas être à la hauteur de l’assistance dont elle aurait besoin. Je n’aurais à lui offrir que mes mots et mes sentiments; pour le reste, je serais plus démuni qu’elle. Avec autrui, il en va souvent ainsi : nos gestes, même de bonne volonté, accusent rapidement nos propres limites. En comparaison, le verglas se montre tellement plus simple que c’en est presque reposant : il suffit de lui résister.

En résistant bravement aux puissants assauts de la pluie, je retrouvais la satisfaction éprouvée durant ma jeunesse à mesurer ma petite personne aux éléments grandioses. Je revoyais les tempêtes, observées à travers les vitres glacées du salon. Les doigts sur le givre, j’aimais laisser grandir mon emballement jusqu’à l’intolérable, et là, n’y tenant plus, « Go! », je m’habillais en toute hâte pour aller dehors. Dehors, au milieu des vents, je participais à quelque chose de si grand que cela m’était bien égal d’avoir mal au front. Déneiger seul, dans les secrets du soir tombé, la longue entrée du garage paternel, tout en recevant sur la peau du visage la piqûre mouillée de la neige soufflée, n’avait donc pas été une simple épreuve de force et d’endurance physiques mais chaque fois une expérience intérieure d’une précieuse intensité. Ce soir de verglas me rendait aux séances de pelletage nocturne au cours desquelles, ayant accédé à mon cœur, il m’était donné de sentir, à travers les grains de la matière, une Présence, consciente et universelle, qui était peut-être celle de Dieu. Je me souviens : cette Présence avait ceci de particulier qu’elle semblait attendre, patiente, un contact.

J’enfonçais avec détermination les griffes de mon grattoir dans la croûte de glace épaisse; elles y laissaient des traces blanchâtres parallèles que je quadrillais pour former de petits losanges plus faciles à détacher. Tandis que j’appuyais très fort sur mon grattoir, je regrettai subitement très fort d’avoir été incapable de faire mieux pour ma mère. J’aurais pu la visiter plus souvent à l’hôpital, durant les derniers mois de sa vie, mais c’est avant, à la maison, qu’il aurait fallu prêter main-forte à mon père, et cela, je n’en avais pas eu la force. Fichue pudeur! Pudeur entre ma mère et moi, inculquée de bonne foi et reçue à travers des nuances de curiosité, d’interdits et de mauvaise conscience; pudeur par ignorance de ce qu’est la pudeur au regard de la chose et de la grâce de Dieu; pudeur par appréhension du plaisir et méconnaissance du péché; fichue pudeur qui détourne le cœur du corps! Je ne faisais pas que dire « vous » à ma mère; je la vouvoyais par tout mon corps. Devant cette femme fidèle à son mari et qui aimait tant son fils aîné, devant cette grande oreille à qui, en grandissant, j’avais pu confier tous mes secrets, devant ma mère, même malade, même à la dernière extrémité, je n’étais d’aucun secours : j’étais manchot. La glace éclatait sous mon grattoir, elle s’écartait devant mon regret d’avoir été impuissant à donner mon asile, impuissant à poser les gestes nécessaires, ceux dont les malades et les proches ont besoin — et qui ne sont pas innés, quoi qu’on en dise. Ce soir au moins, j’irais voir ma tante Jeanne et trouverais les gestes dont elle aurait besoin; je lui rendrais visite aussi souvent qu’il le faudrait, comme j’aurais dû le faire pour sa sœur, ma mère.

Je parle de ma mère comme d’une étrangère, ce qu’elle était devenue. Une personne décharnée qui s’éloignait de nous sur place, retenue à sa chaise gériatrique tel un pilote à son siège. Or cette chaise n’était pas éjectable. Elle ne comportait pas de parachute. Elle emportait ma mère à la vitesse d’un ralenti épouvantable, face la première, dans la direction d’un tel vide que la pauvre femme en avait perdu le regard et la capacité de fermer la bouche. Je reconnaissais dans son visage déformé par l’immobilité, le visage déformé par la vitesse des pilotes soumis à des accélérations extrêmes : la pression de l’air augmente, le visage résiste d’abord, se tend et puis devient méconnaissable. Quand les cobayes arrêtent enfin au bout de la rampe, on les voit perdre connaissance, et la tête qui tombe est celle de maman.

Il n’y a plus de verglas qui tienne; j’ai fini, je m’arrête. Tout seul à côté de mon auto déglacée, à l’abri du soir et des témoins, je lève au ciel mes joues ardentes et les offre à la pluie glaciale qui, nimbant mes paupières, s’échappe — bienfaisante — des hauteurs.

Cela m’a fait du bien. J’ai rincé mon visage, et c’est comme si j’avais lavé mes fautes. J’ai bien frotté mes yeux à l’eau froide, et maintenant, je vois clair. Le pare-brise est transparent, et de même toute ma vie. De la place de mon père, au volant, la perspective est dégagée. Je ne vois plus son profil tel que je l’observais, enfant, de la banquette arrière. Pourtant, le seul fait d’y penser me ramène à ma place, derrière lui. Il nous conduisait, ma mère, mon petit frère et moi, comme sur un nuage dans son immense auto. Par la fenêtre latérale, je m’emplissais les yeux du défilé des maisons familières, pourtant misérables et dépareillées, que la magie des grosses ampoules jaunes et bleues, vertes et rouges, transformaient en chars allégoriques. En cette veille de Noël 1958, ma mère nous avait couchés tôt après le souper : il fallait que notre enfance résiste aux trois messes et au réveillon qui allait suivre. Malgré la nervosité, je m’étais vite endormi. Un instant après, me sembla-t‑il, ma mère nous réveillait, mon frère et moi. Je reprenais mes sens, un peu surpris de n’avoir eu connaissance de rien. Nous sortions du pyjama pour revêtir nos habits du dimanche : blazer bleu marine, chemise blanche, pantalon gris… et cravate rouge, s’il vous plaît! Toute la famille se rassemblait cérémonieusement dans le vestibule; mon père verrouillait la porte intérieure, puis se retournait vers nous : c’était le signal. Mon petit frère tirait de toutes ses forces la lourde porte qui nous séparait de la nuit, et disparaissait derrière, par la fente. Je le suivais de près, mais il tournait déjà sur lui-même au pied de l’escalier, sautant et criant de joie. Trop vieux pour ces débordements enfantins, je saluais plutôt la sincérité brutale du froid, qui serait celle de mon adolescence et pour laquelle j’éprouvais déjà du respect. Nous retrouvions dehors la neige crispée qui craque à chaque pas… et, au-dessus, cette sorte de silence ouvert qui vous transporte. Les voisins sortaient aussi; on entendait les voitures démarrer. Dans la rue, personne ne me voyait encore passer, direction nord, au volant de mon auto, car cela n’arriverait que plus tard, quarante ans plus tard…

Rares sont les piétons et rares les voitures. Je suis seul dans mon auto; je serai seul avec ma tante.

Durant mon enfance, les veilles de Noël n’avaient rien à voir avec ces soirs de pluie froide aux reflets chromés. Je n’essayais pas comme aujourd’hui d’assumer l’inexorable. Je vivais plutôt de l’espoir juvénile que l’avenir tourne au miracle : j’avais reçu l’absolution, j’étais en état de grâce; j’avais pris mon bain, et mes vêtements raidis sentaient bon; la neige et l’auto étaient neuves; même le vieux Pont-Viau resplendissait de couleurs à crédit; nous étions tous vivants dans la famille, et Jésus allait naître. Par-dessus le marché, nous étions debout en pleine nuit — permission spéciale. Le cœur joyeux, nous traversions, franc sud, tout le pays des lumières brillantes, jusqu’à la fausse plaine de la rivière des Prairies, absolument éteinte, devant laquelle se dressait la façade opaque du couvent des sœurs de l’Immaculée-Conception. Ici, la clarté aux fenêtres émanait de l’intérieur. Les religieuses nous recevaient avec un entrain et une sollicitude qui m’étonnaient chaque fois et concouraient à mon ravissement. Débarrassés de nos manteaux, nous montions au-dessus de nous-mêmes en empruntant l’un des escaliers monumentaux qui se développaient en miroir et dont les marches, dangereusement étroites d’un côté, rayonnaient vers l’extérieur en s’élargissant. À l’étage, deux religieuses, en station devant l’entrée de la chapelle, accueillaient mes parents par leur nom et entraient en conversation avec eux à propos de ma tante Jeanne, en pays de mission. Je n’écoutais pas les adultes car mon regard était déjà parti en courant, devant tout le monde, se nourrir de la douceur crème qui régnait de l’autre côté des portes grandes ouvertes. Il fallait qu’une main me touche l’épaule pour que je revienne à moi et suive, derrière les autres, la religieuse chargée de nous conduire à notre banc.

L’heure était solennelle; je faisais de mon mieux pour marcher bien droit. Avec toute la discrétion dont j’étais capable, je regardais « de tous mes yeux » se déployer autour de moi les murs ornés de tableaux, l’éclairage indirect émanant du chapiteau des colonnes, la voûte peinte et les balustrades élégantes du jubé latéral. Nous avancions au ralenti sous le regard silencieux des autres parents de religieuse. La chapelle changeait d’angle constamment; elle prenait aussi du volume : à mesure que nous avancions, je me sentais plus environné d’air, d’un luxe d’air… à respirer. À la fin, la chapelle nous entourait complètement. La religieuse s’arrêtait, nous indiquait nos places, se retournait vers l’autel, fléchissait le genou au milieu de ses habits, et, pendant que nous entrions nous asseoir, s’effaçait.

La route disparaît dans une rafale de grésil; je retire aussitôt mon pied de l’accélérateur et pousse au maximum le battement des essuie-glace. En plissant les yeux, je devine enfin devant moi l’arrière d’un puissant camion qui déglace l’autoroute : je me suis aventuré dans sa traînée. Le raclement de son éperon soulève un nuage de particules qu’il déchaîne en passant à travers. Et je ne parle pas du tourbillon de gros sel mêlé de petites pierres qu’un tourniquet sème derrière lui au ras du sol. La sortie pour l’hôpital n’est pas très loin : je préfère demeurer dans ma voie. J’en profite pour observer le rouleau de glace que le versoir forme et range en bordure de la route. Voilà bien une chose que tante Jeanne n’aura pas eu l’occasion de voir sous le soleil des tropiques! Je repense à cette photo en noir et blanc où elle se tient, dehors et en plein jour, derrière un groupe d’étudiantes sagement alignées, propres et en tenue de couvent, l’après-midi de la « Fête de Noël 1957 » (c’est ce qu’on peut lire au dos, à l’encre bleue). Tacheté par la lumière vive tombant des arbres tropicaux, le costume de ma tante ne laisse voir de sa chair que l’ovale du visage et les deux mains. Qu’elle devait avoir chaud, tante Jeanne! Et pourtant, on la sent franchement heureuse, sur cette photo. Combien de fois, avant la messe, n’ai-je pas vu ma mère, assise à côté de moi, ouvrir son missel encombré d’images saintes et de photos? Je guettais le moment où la reliure cassée donnerait directement accès à l’icône de ma tante. Invariablement, ma mère prenait la photo dans ses mains, la retournait, lisait une énième fois « Fête de Noël 1957 », passait tendrement les doigts sur l’inscription, qui était de la main de ma tante, et revenait à la scène où l’on voit la missionnaire et son « œuvre ». L’espace d’un instant, ma mère se pénétrait tellement de la photo que je n’aurais pas été surpris de l’y voir apparaître, aux côtés de sa sœur, en Haïti.

Là-bas, au milieu des champs verglacés, un éléphant solitaire se profile. Il semble attendre, patient, que s’abolissent les distances. Dans son immobilité hiératique, il se tient debout sur ses longues pattes de béton, silhouette exotique de la Cité de la santé, rayée par la pluie, où se brouillent pour moi tous les temps du passé.

* * *

« Je suis la dernière de la famille », m’a souvent rappelé ma tante, à l’approche de la fin (comme si elle n’arrivait pas à me croire assez vivant pour lui survivre). Mais elle parlait du nom de sa famille, qui s’éteindrait avec elle, faute de garçons. Mais elle parlait de son œuvre inachevée, compromise par la pénurie de vocations.

Tout à l’heure, aux funérailles, quand je suis rentré dans la chapelle de mes Noëls d’enfance, j’ai reconnu beaucoup de choses, sans retrouver tout de suite le sentiment du miracle. Le décor me paraissait mièvre, chose dont je n’avais pas eu conscience, enfant; derrière les balustrades du jubé qui bordent la chapelle des deux côtés, s’alignaient de vieilles sœurs malades en fauteuil roulant; dans la section de la nef réservée aux religieuses, le bataillon de jeunes femmes missionnaires avait fait place à un groupe clairsemé de femmes âgées. Dans l’allée centrale, le cercueil de ma tante en disait long.

Et pourtant, à l’instant où je n’attendais plus rien de cette chapelle, je rencontrai dans le vernis du banc une petite entaille sous la main qui ressuscita une très lointaine sensation. Quand je vis la fente, je reconnus sans l’ombre d’un doute que je m’étais déjà assis exactement à cette place, une veille de Noël. Je me rappelai la célébration durant laquelle, enfant, j’avais tourné avec obstination un ongle rongeur dans la rainure. Je me mis à suivre mentalement cette messe de la Nativité en même temps que celle de requiem qui se déroulait sous mes yeux. Il ne manquait plus que la messe du Jour pour en faire trois, comme l’avait annoncé ma mère. Cela me fit penser à maman de la façon la plus familière, c’est-à-dire à la présence de son corps, à la droite du mien. Pour obtenir notre attention, à mon frère et à moi, elle s’était penchée sur nous avec la discrétion d’une plume qui vous frôle en tombant du ciel. Je fermai aussitôt les yeux. Mais la sensation demeurait si vive que je voulus trouver d’autres indices de la présence du passé. Je regardai à ma gauche pour vérifier si mon petit frère était toujours là. Il se tenait à sa place comme dans mon souvenir, exceptionnellement sage dans ses habits tout propres. Il avait quatre ans et tendait les yeux vers ma mère, attentif. Moi, je n’osais pas encore y croire. Alors j’ai interrogé mes mains pour voir de quoi elles avaient l’air. Elles n’avaient pas changé! C’était mes mains de p’tit gars, bronzées, aux doigts courts, au dos qui sent bon! « Écoutez », a dit ma mère. À ce moment, en effet, de toutes les directions, descendaient jusqu’à nous, par les hauteurs du jubé, les voix d’abord éparses et solitaires — d’anges, aurait‑on dit. Ces voix de jeunes femmes annonçant le Messie de par le monde chantaient « Çà, bergers, assemblons-nous ». Je les entendais venir d’aussi loin que du secret des cellules, des couloirs reculés interdits aux profanes. Je n’en croyais pas mes oreilles tant c’était beau. Nous tournions entre nous des visages radieux et attentifs. Cela durait longtemps, comme le carillon, à l’entrée du paradis. Et les voix se rapprochaient de nous, se rapprochaient de plus en plus, se fondaient les unes dans les autres et finissaient par chanter d’une seule voix : celle de ma tante, sur son lit d’hôpital, dont les cris de douleur cessent au contact de ma main.

 

Laval, du 21 déc. 2003 au 28 nov. 2004.

 

© André-Guy Robert, 2004
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :

Une île en mots — Laval se livre,
collectif dirigé par Claire Varin et Laurent Berthiaume,
Laval : éditions Brève, 2005, 209 p. [p. 173-183];
première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Ouvrage couronné du prix Coup de cœur
du Conseil de la culture.

 

Télécharger la version PDF de ce texte.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s