Descente de croix

Texte radiophonique


LES VOIX

LE DESTIN. — Voix de terre : grave et neutre. Sans âge.

DANIEL, jeune. — Voix claire, franche, aveugle comme l’air. Vingt ans.

DANIEL, mûr. — La même, plus lourde que l’air. Quarante ans.

FRANÇOIS. — Voix un peu voilée déjà. Ciel de la vingtaine.

ÈVE. — Voix de femme aux accents de feu. Presque trente ans.


LE DESTIN.

Vue plongeante sur Ève. Dormant sur le dos. En travers du lit. Au milieu de sa chambre au sommet des toits. Isolée entre les murs d’un sommeil jaloux. Depuis deux jours deux nuits. Un arrêt brusque au bord d’une falaise.

DANIEL, jeune.

— Nous devions repeindre sa chambre.

LE DESTIN.

Mais ce mot sur la porte verrouillée :

ÈVE.

Je dors! Ne me dérangez pas. Daniel, reviens demain.

Rumeur (une trentaine de personnes conversent dans une salle).

DANIEL, jeune.

— J’en croyais pas mes yeux. « Je dors »! Tu te rends compte, François? Moi qui arrivais pour l’aider!

FRANÇOIS.

— Est-ce que vous vous êtes disputés?

DANIEL, jeune.

— Pas du tout! Quand on s’est laissés avant-hier, c’était le beau fixe. Elle était même surexcitée à l’idée de repeindre sa chambre avec moi.

FRANÇOIS.

— Elle est souvent « surexcitée », tu trouves pas?

DANIEL, jeune.

— Mets-toi à sa place! Elle a été quatre ans religieuse cloîtrée puis un an domestique chez des pères. Du jour au lendemain, elle redécouvre le monde, explore sa féminité, rencontre l’amour. Tout ça presque en même temps. Qu’est-ce que tu ferais à sa place?

FRANÇOIS.

— Je réussirais pas à dormir!

Silence d’une chambre, tout à coup.

DANIEL, jeune, intime.

— Cette nuit, ça va être différent. Tu vas te détendre. Tu vas avoir sommeil. Tu vas sentir comment j’arrive à m’endormir. Même si je suis à l’autre bout de la ville chez mes parents. Tu pourras pas résister à mon exemple. Et si tu te réveilles, tu vas penser immédiatement que tout est calme, que t’as juste envie de te rendormir.

De nouveau, la rumeur.

FRANÇOIS.

— Et ça la calme?

DANIEL, jeune.

— Quelques minutes peut-être. On n’est pas dupes. Le lendemain, elle m’annonce deux ou trois projets supplémentaires pour lesquels elle a passé la journée à faire des démarches. Elle veut suivre des cours de piano, enregistrer un quarante-cinq tours, vendre des toiles, publier des articles, ça n’arrête pas.

FRANÇOIS.

— Elle qui était si paisible dans le groupe de prière, tu te rappelles?

DANIEL, jeune.

— Oh oui.

FRANÇOIS.

— Sa sérénité, surtout.

DANIEL, jeune.

— Elle pouvait bien être sereine : son seul projet était d’accomplir la volonté de Dieu. Elle vivait au jour le jour comme une enfant, s’en remettant pour tout à la Providence. Peux-tu imaginer une vie plus simple?

FRANÇOIS.

— Pas surprenant qu’on se soit réunis spontanément autour d’elle : on avait tous des passés difficiles… alors qu’Ève était sereine, sereine comme une transcription au propre! Tu nous a pas connus, toi! On était des pauvres gars, quand on l’a rencontrée…

DANIEL, jeune.

— Des gars surtout, c’est vrai. Quand je suis arrivé parmi vous, il y a deux mois, c’est ce qui m’a frappé : plus d’hommes que de femmes. D’habitude, les groupes de prière…

FRANÇOIS.

— Oui, je sais. Faut croire qu’on était tous un peu amoureux d’Ève : Antoine, Jean, Sébastien… moi!

DANIEL, jeune.

— Alors, pourquoi personne n’en parlait?

FRANÇOIS.

— C’était impensable : comme religieuse laïque, Ève était consacrée à Dieu; et nous, on respectait ça. Sans compter qu’avouer nos sentiments, ç’aurait tout gâché. Ève sentait qu’on l’aimait, j’en suis sûr. Ça lui plaisait. Et c’était parfait comme ça. Elle a toujours été entourée d’hommes, tu dois le savoir.

DANIEL, jeune.

— Elle les attire sans s’en rendre compte.

FRANÇOIS.

— Avec sa belle sérénité, elle faisait pas de vagues. Alors nous, comme on recherchait l’innocence, on pratiquait l’imitation d’Ève comme celle de Jésus-Christ : sans autre projet et sans désir. On pouvait prier en groupe, parler de religion pendant des heures, débattre nos opinions, jamais on parlait de la fascination qui nous tenait ensemble.

Chacun devinait sans doute que tout le monde essayait de contenir le même secret. Mais ça faisait partie du plaisir : le savoir et le taire, sentir sans arrêt la présence amie d’un tout autre dialogue… Il fallait une brute de ton espèce pour avouer son amour de but en blanc et convaincre Ève de se faire relever de ses vœux!

DANIEL, jeune.

— J’ai pas eu à la convaincre mais à lui faire avouer son amour.

FRANÇOIS.

— Ça pas dû être facile, mets-toi à sa place!

DANIEL, jeune.

— C’est vrai, mais c’était pas moi le problème… Ève craignait pour sa vocation. En consacrant sa vie à Dieu, elle avait renoncé à l’amour humain et gagné la sérénité dont tu parlais. L’irruption de la passion dans sa vie la forçait à choisir, cette fois-ci en toute connaissance de cause : Dieu ou moi. J’avais Dieu pour rival, tu te rends compte!

FRANÇOIS.

— L’éternel triangle, quoi!

DANIEL, jeune.

— « Éternel »? Parle pour Dieu! « Triangle », oui, parce qu’il était pas question d’éliminer Dieu de notre vie… Il fallait juste choisir la place qu’Il y tiendrait. Ève devait donc découvrir si son état de vie actuel lui convenait réellement ou s’il était pour elle une voie de garage. Une chose était certaine : avouer son amour pour moi remettait tout en question.

Dès qu’Ève a reconnu la force et la légitimité de son sentiment, elle a compris qu’elle s’épanouirait mieux dans le mariage. Du coup, ses vœux perdaient leur raison d’être. (C’était d’ailleurs son idée, ces vœux-là : les religieuses laïques sont pas tenues d’observer une telle rigueur.) Elle s’en est donc fait relever sans peine. D’autant qu’ils étaient temporaires…

FRANÇOIS.

— Qui sait? On aurait peut-être agi comme toi si on avait éprouvé assez d’amour. C’est dommage, tout de même : ces rencontres me faisaient du bien… Y en a pas eu depuis longtemps. Depuis que vous êtes amoureux, en fait.

DANIEL, jeune.

— Ça me manque aussi. On pourrait les reprendre, si tu veux.

FRANÇOIS.

— Je sais pas. Ça serait plus pareil. Ève a tellement changé!

DANIEL, jeune.

— T’as raison. Elle s’épanouit à vue d’œil. Tu la trouves peut-être excessive, mais ça va faire un temps. Il faut bien qu’elle prenne les bouchées doubles : elle a tant à découvrir!

FRANÇOIS.

— Ouais, tu dois avoir raison. Tu la connais mieux que moi.

DANIEL, jeune.

— N’empêche que son mot sur la porte, ça m’a déconcerté. Elle aurait dû me prévenir par téléphone au moins! J’arrivais avec mes pinceaux, mes vieux vêtements; j’apportais de l’argent pour la peinture, et subitement :

ÈVE.

Je dors!

DANIEL, jeune.

Ma journée se vidait d’un coup; je savais plus quoi faire. J’osais pas frapper à la porte : Ève se serait fâchée (la fatigue des derniers temps l’a rendue irascible) et puis, j’étais pas pour la réveiller, ça fait des semaines que je l’exhorte au sommeil! D’un autre côté, m’en aller, ç’aurait été me plier aux caprices d’Ève encore une fois, et ça, j’en avais assez! Je regardais autour de moi : personne à qui m’en prendre! Je rongeais mon frein, c’est tout ce que je pouvais faire.

FRANÇOIS.

— Deviendrais-tu irascible, toi aussi?

DANIEL, jeune.

— Moque-toi donc! T’aurais pas été frustré à ma place?

FRANÇOIS.

— Peut-être. Alors, fallait changer de place!

DANIEL, jeune.

— C’est ce que j’ai fait! Je suis allé prendre un jus d’orange au restaurant. J’ai réfléchi à ces derniers temps avec Ève. Alors là, j’ai eu un flash : j’étais descendu dans le cratère d’un volcan en activité, et je m’amusais à lancer des cailloux dans le magma…

FRANÇOIS.

— Si c’est comme ça que tu vois ta vie avec Ève…

DANIEL, jeune.

— Je sais. Mourir de ça ou d’autre chose!… Moi, j’aime les volcans : ils amplifient la vie; ils la rendent plus intelligible.

FRANÇOIS.

— Tu dois être passablement insensible pour avoir besoin de pareils amplificateurs!

DANIEL, jeune.

— On n’a pas tous l’oreille fine comme toi… Moi, il me faut des émotions fortes, qu’est-ce que tu veux!

Donc, je finissais mon jus… quand j’ai pensé : « Mais, je pourrais lui répondre! » J’ai couru à sa porte — toujours fermée —, et j’ai écrit, au bas de son message :

Ève, je t’en prie, téléphone-moi.

FRANÇOIS.

— Et elle t’a pas téléphoné.

DANIEL, jeune.

— C’est pour ça que je t’en parle.

Rumeur.

Les bruits de la rue, le jour, l’été.

DANIEL, jeune.

— La pensée de revoir Ève aussi reposée qu’il y a deux mois, c’est ça qui m’a aidé à supporter son sommeil.

Un autobus rugit au passage.

DANIEL, jeune.

— C’est fou, han? Ça m’a rappelé une scène d’Ivanhoé. Tu sais, la série télévisée qui passait quand on était petits? Une fois, Ivanhoé avait été pourchassé jour et nuit.

FRANÇOIS.

— Il le faisait exprès, faut dire…

DANIEL, jeune.

— Cette fois-là, il avait été poussé à ses limites. Pendant des jours et des nuits, il avait pas eu une minute pour dormir. Par chance, il avait fini par trouver une cachette sûre, mais il était presque mort d’épuisement. On le voyait se jeter à plat ventre sur un lit de paille et rester là, inerte.

Les villageois qui l’avaient trouvé osaient pas le réveiller. Ils retournaient chez eux avec la nourriture de secours, tout surpris de le voir dormir sans arrêt, toujours dans la même position. Au bout de deux jours et deux nuits, Ivanhoé s’était réveillé le plus naturellement du monde…

FRANÇOIS.

— Oui, je me rappelle. Et tous le servaient avec crainte et empressement. Ils savaient que seul un héros peut dormir autant. Ça ne pouvait donc être… qu’I-va-nho-é!

DANIEL, jeune.

— C’est vrai. Ça m’a tellement détendu de penser à ça, que j’ai dû m’endormir là-dessus, hier soir. J’avais acquis la certitude qu’Ève finirait bien par se réveiller.

Vacarme de la rue.

Silence feutré d’un intérieur.

Des pas arrivent au haut d’un escalier.

FRANÇOIS.

— La porte est encore fermée.

DANIEL, jeune.

— Le message d’Ève a disparu, c’est bon signe. Elle s’est donc levée; elle a dû lire mon mot.

Trois coups frappés discrètement à la porte.

Silence.

Bruit d’une poignée que l’on sonde.

DANIEL, jeune.

— C’est verrouillé.

FRANÇOIS.

— Laisse-moi frapper.

Toc! To-to-toc! Toc!… Toc! Toc!

LE DESTIN.

Vue plongeante sur Ève. Dormant sur le dos. En travers du lit. Entre les murs de sa chambre. À l’abri du toit.

FRANÇOIS.

— Ou bien elle dort très dur, ou bien elle est pas là.

DANIEL, jeune.

— Si seulement on pouvait voir à travers la porte!… Mais j’y pense! Il y a un puits de lumière au plafond! Reste ici, je vais aller voir par le toit.

Bref silence.

LE DESTIN.

Le couloir sombre défile… Une main pousse la porte du balcon… Qui s’ouvre et bloque à mi-chemin. Coup d’œil au plancher bossu. Plus haut : entre la porte et le mur, vue sur l’extérieur — un aperçu du balcon. Passer de côté par l’ouverture. Lumière aux yeux; air libre sur tout le corps; après-midi. Vue instable sur le balcon pentu, la rampe basse et fragile, le vide sur quatre étages; la ruelle encombrée, tout au fond.

Soudain, le bourdonnement de la ville.

DANIEL, jeune.

« Où est donc l’échelle? »

LE DESTIN.

— Pas au mur.

DANIEL, jeune.

« Qui l’a encore jetée derrière la porte? »

LE DESTIN.

Un instant suspendue, la vue oscille au-dessus de la vieille échelle. Bois gris. Plein d’échardes.

DANIEL, jeune.

« Ça va bien aller. Je suis immunisé. »

LE DESTIN.

Poids. Ballant.

DANIEL, jeune.

« Attention au vide. Penser seulement au toit. Viser la corniche… Amener l’échelle à s’appuyer dessus… »

LE DESTIN.

Assujettir la structure branlante.

DANIEL, jeune.

« Tout va bien. Je vais m’agripper très fort… Regarder le mur de brique. C’est ça. Porter le poids sur la gauche pour compenser le manque d’aplomb. Un échelon après l’autre. Ça va. Ça va très bien. Plus que la moitié du chemin. Enjamber lentement les grands trous. Dou-ce-ment. Garder le poids au mur. »

LE DESTIN.

Passer de l’échelle au toit; changer de plan; comme dans les rêves; se sentir habile. Courir parmi les cheminées. Dans un monde étrange. À l’envers de l’autre. Vers le puits de lumière qui donne sur Ève. S’approcher de la verrière. Trouver un carreau moins sale que les autres. Jeter un regard à travers. Repérer le joyau à distance. Gisant au fond du puits.

DANIEL, jeune.

— ELLE EST LÀ!

LE DESTIN.

Ôter la verrière au plus vite. Voir Ève à l’œil nu.

Grincements métalliques.

DANIEL, jeune.

— Merci mon Dieu! Elle est là!

Grincements.

LE DESTIN.

— Craignais-tu donc de ne pas la trouver dans sa chambre?

DANIEL, jeune.

« Elle aurait pu sortir, aller n’importe où. Ève peut aller absolument n’importe où. Elle est si libre! J’aurais pas su où la chercher. »

LE DESTIN.

— Tire plus fort!

Glissement métallique.

LE DESTIN.

— Qu’il n’y ait plus rien entre vous!

DANIEL, jeune.

« HHH! HHa! J’y suis presque. Ah! ce que c’est lourd! »

Craquements.

DANIEL, jeune.

« Un vrai danger public, cette verrière! Chaque fois, on dirait qu’elle va tomber en pièces… »

Crissement métallique.

LE DESTIN.

— C’est assez. Pose-la de biais sur le toit. C’est ça…

Silence, tout à coup.

LE DESTIN.

Vue plongeante sur Ève. Dormant sur le dos. En travers du lit. Depuis combien de temps? Un arrêt brusque au bord du toit béant.

Retour aux bruits de la ville.

DANIEL, jeune.

— ÈVE! È-ÈVE! C’EST DANIEL!

« Ma voix tombe sur elle comme je pourrais tomber moi-même. Si je ne craignais pas de nous rompre les os dans ma chute. Je reconnais les traits de ce visage, l’aspect de ce corps. C’est Ève. C’est ma fiancée, la femme que j’ai tenue dans mes bras. Immaculée dans sa robe longue. La bleue. Celle qu’elle portait dimanche passé. Quand elle m’a dit :

ÈVE.

— Ah! j’ai tellement hâte qu’on soit mariés! »

LE DESTIN.

Elle bouge.

DANIEL, jeune.

— OUVRE LES YEUX, TU VAS ME VOIR! JE SUIS SUR LE TOIT!

LE DESTIN.

Elle plisse les yeux.

DANIEL, jeune.

« L’éclat du ciel, sans doute. »

LE DESTIN.

Une main s’est élancée dans le vide. Elle y sème des signes de reconnaissance. Main à contre-jour. Mangée par la lumière.

DANIEL, jeune, très fort.

— ÈVE!

ÈVE, faiblement.

— Quoi?

DANIEL, jeune.

« Bon! enfin! »

— C’EST DANIEL! VA OUVRIR LA PORTE! JE DESCENDS.

L’impatience m’a saisi. J’ai couru jusqu’à l’échelle branlante où mon vertige met les freins.

Je fais très attention en descendant…

Voilà! Enfin sur le balcon!

LE DESTIN.

Passer par l’entrebâillement de la porte… courir en aveugle dans le couloir obscur… rejoindre François toujours sur le palier.

Le bourdonnement de la ville disparaît dans un silence feutré.

DANIEL, jeune.

« On peut pas dire qu’Ève se soit précipitée : j’arrive à la porte avant elle! »

Silence.

Derrière une porte, frottement de pieds qui se rapproche.

DANIEL, jeune.

« C’est pas possible : elle se moque de nous ou quoi? »

Bruit d’un verrou qu’on actionne à n’en plus finir.

DANIEL, jeune.

« Tu ouvres, oui ou non? »

— Mais veux-tu me dire qu’est-ce qu’elle a?

Silence.

Grincement d’un lit derrière une porte.

DANIEL, jeune.

— Ma foi! elle s’est recouchée!

DANIEL, mûr.

François n’avait pas l’air de mieux comprendre.

Bruit d’une poignée que l’on sonde.

DANIEL, jeune.

— C’est déverrouillé.

LE DESTIN.

Une main pousse la porte de la chambre.

DANIEL, jeune.

« Ève s’est recouchée, impeccable comme la Vierge dans sa robe azur. Elle a refermé les yeux sans m’adresser un regard. Qu’est-ce qu’elle a, à vouloir si farouchement dormir? Je peux pas croire qu’elle était épuisée à ce point-là : elle rayonnait, pas plus tard qu’avant-hier! »

DANIEL, mûr.

Je crus défaillir. Des graffitis. C’étaient des graffitis! Le mur en était plein. Le mur du fond aussi, et l’autre mur, tous les murs visibles!

Frappé de stupeur, j’ouvrais de grands yeux sans comprendre.

Quand je pus m’arrêter à quelque chose, je distinguai un dessin : la silhouette d’une personne, couchée, dont le cœur, posé à côté de la poitrine, occupait toute l’attention.

Dessous, des araignées noires étaient figées. Dans lesquelles je finis par reconnaître des lettres filiformes, caractéristiques de l’écriture d’Ève.

Alors, je pus lire :

ÈVE.

Le suicide est le plus bel acte d’amour.

DANIEL, jeune.

« Comment ça, “le suicide”? Il n’en est pas question : on s’aime! »

DANIEL, mûr.

Un doute fauve bondit sur moi telle une bête de cauchemar, invraisemblable mais vrai.

Quelqu’un s’était mis à parler : un bourdonnement de plus en plus lointain, sans intérêt.

Des scènes giclaient de partout, je ne les distinguais pas toutes. Sur le mur du fond, je reconnus l’image qu’Ève employait pour illustrer la confusion finale du Malin : un serpent qui se mord la queue. Réhabilitée, Claudette — l’amie suicidée — avait quitté sa place, au dos de la porte, pour détrôner le crucifix, jeté à ses pieds, face contre terre. Autour de la photo, qui occupait maintenant le centre du mur, le serpent dessinait un cercle magique. Dans son impuissance à corrompre

ÈVE.

celle qui épouse la mort,

DANIEL, mûr.

le serpent confondu restait figé, pareil à une alliance terrible, géante, que Claudette se serait passée au corps, en mariée cinglante. Ève avait tracé autour des rayons lumineux pareils à ceux d’un ostensoir et dessous, en lettres arrogantes, ce titre déjà vu :

ÈVE.

Mort, où est ta victoire?

DANIEL, mûr.

Dans ma hâte à retrouver la vue d’Ève, mes yeux glissèrent sur les autres graffitis.

Le corps de ma fiancée, gisant très lourd, semblait, dans la quasi-absence de l’âme, abandonné pour de bon sur le lit. Voir Ève ainsi, nageant entre deux eaux, dans cet état de grande défaillance auquel je ne voulais toujours pas croire, faisait de moi une sorte d’éponge immergée dans un ciment liquide, presque transparent.

La sonorité devient sous-marine.

C’était comme dans un lac sans fond, sans poissons et sans plantes. Je pouvais respirer dans le ciment sans éprouver de douleur. Je n’étais pas inquiet. Je voyais à une certaine distance. Le lointain se brouillait à cause des particules en suspension. Il n’y avait aucune autre présence. Ce ciment-là alourdissait, ralentissait; il ne durcissait pas, ne séchait pas. J’y remuais à peine, abasourdi.

Par moments, mon attention revenait vers Ève.

La sonorité redevient normale.

Je la voyais nettement : étendue sur le lit de sa chambre, rue Saint-Denis, Montréal. Je regardais autour de moi.

La sonorité redevient sous-marine.

Il n’y avait rien d’autre, à perte de vue, que les particules en suspension dans le ciment. Je sentais seulement qu’elles étaient très riches, c’est-à-dire en très grand nombre et très significatives. J’étais sans douleur et sans questions. Quand je repensais à Ève, c’était pour me rappeler qu’elle avait pris la forme de la noyée, la noyée de ses histoires, celle qui, au fond des eaux, parlait avec regret de sa vie terrestre.

La sonorité redevient normale.

Puis elle réapparaissait sous mes yeux, très distinctement, telle que nous venions de la trouver : étendue sur le lit de sa chambre. Alors, aussitôt, par pure association d’idées,

La sonorité redevient sous-marine.

se superposait le tableau de la touchante Ophélie, flottant entre deux eaux, dont seuls émergeaient le visage et les mains tournés vers le ciel. Le visage d’Ophélie se mettait à bouger,

La sonorité redevient normale.

et celui d’Ève en prenait la place.

Ève délirait dans son sommeil, les yeux mi-clos, sans parvenir à former de phrase intelligible. Une main épongeait son visage avec une serviette humide. C’était François. Je reconnus la pièce, les graffitis. François me tendait des feuilles manuscrites. J’étais resté debout tout ce temps-là sans m’écrouler.

FRANÇOIS.

— C’est son testament.

DANIEL, mûr.

Je parcourus le texte rapidement dans le but d’y trouver la grande explication. Aucune. C’était d’ailleurs un très curieux « testament » : Ève ne semblait y parler que de sa sépulture.

ÈVE.

… mon corps laissé sur terre, puisqu’il le faut…

DANIEL, mûr.

écrivait-elle, théâtrale. Et moi, je pensais : « Elle ne veut pas qu’on l’enterre, elle veut qu’on laisse son corps exposé sur la terre. » Mais elle voulait dire : « ici-bas »; elle voulait dire qu’il lui fallait abandonner son corps ici-bas pour aller dans l’autre monde.

François avait réussi à tirer Ève au bord de son sommeil, à lui arracher l’ombre d’une réponse :

ÈVE.

— … là…

DANIEL, mûr.

C’était un mot presque déchargé de signification, n’exprimant plus qu’une incommensurable lassitude. Pourtant, François semblait lui avoir collé un sens :

FRANÇOIS.

— Où ça?

DANIEL, mûr.

François ouvrit les tiroirs de la commode. Le contenu en était bouleversé. Parmi les vêtements, il trouva une feuille pliée en quatre.

FRANÇOIS.

— Incroyable! Elle a noté ce qu’elle a pris.

DANIEL, jeune.

— Qu’est-ce qu’elle a pris?

Silence.

DANIEL, jeune.

— Parle! Qu’est-ce qu’elle a pris?

DANIEL, mûr.

Je lui arrachai la feuille des mains.

ÈVE.

Soixante-cinq aspirines, trois gravols, trois somnifères…

DANIEL, jeune.

— C’est épouvantable! C’est… hhhâ! C’est…

DANIEL, mûr.

Je tournais en rond, les larmes aux yeux, tout congestionné.

FRANÇOIS.

— Panique pas! Elle a bu un vomitif.

DANIEL, jeune.

— Comment tu sais ça?

FRANÇOIS.

— C’est écrit. Même ça, elle l’a écrit!

ÈVE.

… du lait…

DANIEL, mûr.

Oui, c’était écrit.

FRANÇOIS.

— As-tu vomi?

DANIEL, mûr.

Ève répondait n’importe quoi. François n’abandonnait pas. Il suivait attentivement la piste en dépit du délire; répétait sa question. Il finit par comprendre que oui. Elle avait vomi.

Je vis soudain François se lever d’un bloc et se précipiter à la salle de bain du palier. Sur le coup, je crus qu’il allait lui-même vomir. Il revint pourtant bientôt, tenant des deux mains les contenants vides, et un verre… au fond cerné de blanc.

Ève déclara subitement qu’elle avait vomi le poison toute la nuit.

ÈVE.

— Toute la nuit… toute la nuit…

DANIEL, mûr.

Cela voulait dire qu’elle avait fait ça en soirée, la veille, ou peut-être dans l’après-midi?

FRANÇOIS.

— Appelle un taxi, Daniel : on va la conduire à l’hôpital.

DANIEL, jeune.

— Oui, t’as raison. Un hôpital… Quel hôpital? J’en connais pas ici.

FRANÇOIS.

— Saint-Luc, c’est le plus proche, sinon l’Hôtel-Dieu, où je travaille la fin de semaine.

DANIEL, jeune.

— Ah! merci, François! Heureusement que t’es là!

DANIEL, mûr.

Je dévalai les escaliers jusqu’à l’appartement du concierge qui, par la grâce de Dieu, se trouvait chez lui. Il me permit d’utiliser son téléphone et son annuaire.

Je tremblais si fort que je perdis la ligne où j’avais trouvé le numéro. Quand j’eus retrouvé l’un et l’autre, je me trompai deux fois en composant le numéro. Pour comble, personne ne répondit au poste de taxi. Le temps passait.

Pour hâter les choses, je décidai d’appeler une ambulance. Je cherchai dans « HÔPITAL », trouvai le numéro « Urgence » de l’hôpital Saint-Luc et le composai. Malgré la sonnerie, personne ne répondait. Était-ce possible? Un hôpital! Je raccrochai brutalement et cherchai, les mains secouées de tremblements, le numéro de l’Hôtel-Dieu. Même chose! MÊME CHOSE! Personne ne répondait!!!

Exaspéré par tant de difficultés, je devins fou d’impatience et me laissai tomber dans un fauteuil où j’éclatai en sanglots.

« Est-ce que je peux faire quelque chose? » répétait le concierge.

J’étais incapable de répondre.

DANIEL, jeune.

— Elle a osé! Elle a osé!

DANIEL, mûr.

C’est tout ce que j’arrivais à dire.

Agir, voilà ce qu’elle avait osé. C’était quelque chose d’impensable à mes yeux tellement c’était fort, je m’en rendais compte pour la première fois.

Moi, j’avais choisi les mots, croyant qu’Ève en avait fait autant. Et voilà qu’elle passait aux actes, voilà qu’elle osait. Moi, qu’est-ce que j’avais osé? Je n’avais jamais rien osé de sérieux. Que dans ma tête, et encore! J’avais toujours su que mes « sacrilèges » n’étaient qu’expériences de laboratoire. Comment aurais-je pu oser, dans les faits, un acte sérieux pour ou contre ma vie? Je croyais avoir flirté avec la mort, quelle dérision! En réalité, j’avais trompé et la mort et mon angoisse de la vie avec les mots rutilants de la littérature. Voilà tout ce que j’avais fait!

Ève, au contraire, venait d’attenter concrètement à sa vie. Elle avait laissé entrer dans le réel des mots dont le pouvoir n’aurait pas dû sortir de la littérature. « Passion, défaillance, délire, suicide » : autant de mots qu’on admire pour leur ton définitif, et avec lesquels on joue… Ceux-là même — ces mots-là! — s’étaient déballés en Ève. Avec style, bien entendu!… Cadeaux empoisonnés, ils avaient failli la tuer!

En pensant à cette marée noire — l’acte d’Ève — et à son caractère irréversible, à jamais accompli, mon tourment redoublait. Qui pourrait me consoler d’Ève, « la Vivante », de la femme qui n’avait plus voulu être, tout à coup, celle que, précisément, j’étais sûr d’aimer? Mes mains, mes bras, tout mon corps tremblaient.

Enfin, parut François.

FRANÇOIS.

— As-tu téléphoné?

DANIEL, jeune, luttant pour ne pas claquer des dents.

— Oui, mais personne répond!

FRANÇOIS.

— Comment ça?

DANIEL, jeune, claquant des dents.

— Je sais pas!… J’ai téléphoné… à trois endroits… et personne… personne répond!… Téléphone, toi!… S’il te plaît.

DANIEL, mûr.

Le concierge nous interrogeait du regard.

DANIEL, jeune.

— Monsieur Sauvé, Ève a tenté de se suicider!

DANIEL, mûr.

Cette affirmation découvrit dans sa chute le cadavre d’une certitude de mes parents, innommable. Est-ce que je pouvais oser la proférer? Est-ce que je pouvais me décharger de ce poids, me venger, trahir? J’eus le goût de céder à la tentation. Je déclarai, soudain conscient d’être volontiers théâtral moi aussi :

DANIEL, jeune.

— Elle est folle! FFFO—L!

DANIEL, mûr.

Aussitôt, je regrettai d’avoir mis sur ma langue le cyanure du verdict. Je me mis à souffrir de suicide. À souffrir comme l’innocent en pleine santé qui s’empoisonne sur l’ordre d’un juge. J’étais à l’orée du Grand Gaspillage, à l’instant où l’on passe des antidotes à l’irréparable.

Et en même temps, je revoyais tous les indices dans l’éclairage de mes parents. Les fois où, subjuguée d’impuissance ou de ravissement, Ève s’était subitement laissée tomber par terre… dans la rue, dans le métro, dans le salon de nos amis… Je la revoyais, à cause d’une image, délirer à voix haute au cinéma; à cause d’une contradiction, invectiver des passants, frapper la cabine téléphonique à grands coups de combiné… Je revivais l’engueulade avec mon père, les malentendus à répétition. Je repensais à ses obsessions de persécutée, à sa surexcitation, à ses insomnies… Mes parents avaient donc raison. Ève n’était pas « normale » — comme ils disaient. Pitié pour nos futurs enfants! Serait-il prudent d’en avoir? Qu’adviendrait-il de notre amour, de nos projets? Mon âme sœur, ma seule âme sœur était une folle!

Le fait de l’avoir dit au grand jour tarissait mes larmes, me faisait déboucher sans recours sur le nouveau versant où se jouerait ma vie. Devant moi, tout me paraissait noir et gris, pauvre en larges perspectives, épuisé en mots, d’une réalité crue, sans ambages, comme après la chute d’Icare.

Je vis François téléphoner à plusieurs postes de taxi. Pas plus chanceux que moi, on ne lui répondait pas. « C’est dimanche », constatait-il.

Devant ce calme, cette connaissance de la réalité, ce peu de sentiment, je rendais les armes avec confiance. Je me disposais à répondre au moindre commandement de François, à lever mes forces, à verser le torrent de mes forces dans l’action qu’il jugerait utile pour Ève.

Or voici qu’il pouvait enfin décliner notre adresse.

FRANÇOIS.

— Le taxi va être là dans cinq minutes.

DANIEL, mûr.

C’était comme s’il m’avait dit : « Aime-la! Aime-la! » Voilà tout ce que je voulais entendre.

Nous remontâmes en quatrième vitesse préparer Ève et la descendre.

Long silence.

ANIMATEUR DE L’ÉMISSION.

Vous venez d’entendre Descente de croix

 

Montréal, du 26 février 1989 au 29 septembre 1990.

 

© André-Guy Robert, 1989, 1990
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Récrit à partir d’un épisode
de L’Éclat des Passions, roman inédit.

Texte radiophonique publié dans :

Écrits du Canada français, numéro 72,
Montréal, mars 1991, 190 p. [p. 27-59];
première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

 

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