Le Jeu de la passion

[1]

Sans la pluie de circonstance, le violet prescrit par la liturgie paraissait sans défense. Je ne me souvenais pas d’un Vendredi saint aussi bleu.

Nous avions reçu l’instruction du matin, pris en silence le dîner au réfectoire et, maintenant, nous étions libres jusqu’à l’office de trois heures. Quelle aubaine! J’allais pouvoir tenter mon excursion vers la montagne bleue, aujourd’hui plus attirante si possible que lorsqu’elle m’avait charmé, la veille et l’avant-veille, à ma fenêtre ouverte.

Tandis que les retraitants dociles se dispersaient dans le domaine à la recherche de lieux propices à la méditation privée, j’empruntais discrètement le grand escalier d’aspect sévère qui conduisait à ma cellule. À l’abri des murs devenus familiers, j’aurais toute liberté, avant d’entreprendre ma quête, de me changer à ma propre image et de faire provision de mes vingt ans. À mesure que je sentais venir le moment où j’enfilerais mon tee-shirt et mes jeans, une joie panique envahissait mes poumons. Je me sentais de taille à confondre n’importe quel éteignoir. Même cet escalier d’autrefois, conçu pour le déplacement des groupes et l’intimidation des solitaires, je lui trouvais un détachement à mon égard que je ne lui avais pas encore vu. Je devinais que cette sérénité n’était que le miroir de la mienne, mais j’étais sûr qu’il m’aurait été d’aucun secours de m’en convaincre. Je préférais jurer par le mirage qui, seul, semblait vouloir proclamer avec moi longue vie à ma joie.

Tout là-haut, je trouvai avec satisfaction l’étage désert, et ma chambre dans l’état où j’avais été moi-même en la laissant : recueilli, méditatif; une petite chose pleine d’âme et de déchirements. Pour l’heure cependant, j’étais tout autre : vif et enthousiaste et prêt à servir la moindre intuition. Il ne fallait surtout pas me laisser ralentir par le fantôme de moi qui tournait dans la cellule. Aussi le pris-je de court en allant à la fenêtre, sur une impulsion ludique, jeter un coup d’œil à la montagne. Le bleu de celle-ci, à peine plus lourd que l’air du temps, me transporta de joie. Je courus fermer la porte, et me changeai en vitesse, tout en prenant soin de garder en marge de ma vue, pour ne pas me laisser détourner de mon projet, l’attrait de mon corps nu.

J’arrivais dehors l’instant d’après, et les grands arbres du parc se donnaient à mes yeux.

L’air frais et la lumière jaune très pâle rappelaient que nous n’étions pas encore en été, mais cela ne comptait pas au regard de mon émerveillement à marcher dehors en manches courtes sans avoir froid. Ce 21, commencé en avril, semblait vouloir finir en mai. Mon cœur était comblé de perspectives d’autant plus ravissantes que je prenais bien garde de n’en définir aucune. J’avançais vers l’horizon d’un pas ferme et rapide, confiant en la force de ma jeunesse et vivifié par le spectacle du monde.

Je n’avais pas encore quitté le domaine de la villa qu’il se produisit un incident que j’interprétai comme un signe. (C’était l’époque où la moindre perception, animée d’une vie propre, me paraissait s’adresser à moi dans le but de m’instruire; l’époque où j’avais pour tout luxe du temps libre et pour liberté des indices.) Puisque tout est lié, il me sembla que cet incident, apparemment étranger à mon excursion, au contraire, en prophétisait le sens.

Sur le sentier de terre battue, à vingt pas devant moi, j’avais repéré un admirable tourbillon de feuilles mortes. Comme je progressais plus vite que lui, j’eus tôt fait de le rejoindre et de le serrer de près. Je me gardai d’en perturber le rythme en y mêlant mes pas car une crainte sacrée s’était emparée de moi. Je repensais à Moïse, dont on avait parlé à l’instruction, et au peuple de Dieu qui, pour échapper à l’aveuglement des hommes, avait dû s’écarter des sentiers communs et suivre aveuglément, sur le terrain de Dieu, le cheminement magistral d’une colonne de nuée.

J’étais fasciné par ce qui était en train de m’arriver. Il était clair que le tourbillon insufflait aux feuilles, mortes avant l’hiver, une vie surnaturelle qui me ranimait, moi aussi. C’était un souffle tranquille comme le souffle de Yahvé sur Adam. Il exprimait une paix plus tangible que si rien n’avait bougé. Aux feuilles à soulever, il portait en effet des attentions d’une telle douceur que la tendresse dont il les imprégnait, mettant à vif ma nostalgie d’une âme sœur, se mit à saigner toute seule de mes bras désertés. J’aurais aimé m’envoler dans le tourbillon de plénitude ou bien « dresser là une tente » comme avait suggéré Pierre, le disciple qui se serait bien passé du monde s’il avait pu s’établir à demeure dans la contemplation de Jésus transfiguré.

Cette analogie me fit sourire : je m’y voyais aussi petit que dans les retraites intérieures où j’avais cherché à me soustraire aux autres. Le Christ n’avait pas satisfait l’Apôtre : celui-ci avait dû quitter la vision qui le comblait pour affronter les hommes. Pareillement, je fus tiré de mes réflexions par un fort ralentissement du tourbillon. Comme si celui-ci avait repéré la roche dont nous approchions, il quitta le sentier et alla poser ses feuilles dessus avec d’infinies précautions… puis il s’évanouit. Fondé sur le roc, l’anneau de feuilles s’était mis à rendre grâce.

J’avais cessé de marcher : je m’en rendis compte lorsqu’une mouche énorme bourdonna à mon oreille avant de se poser dans mes cheveux. Je la repoussai machinalement; elle revint de plus belle. J’eus beau l’esquiver, la chasser à grands coups, l’invectiver, elle revenait obstinément. Elle ne semblait pas supporter que je reste immobile dans ma contemplation. Elle tournoyait si vite autour de ma tête et barbouillait si fort le silence qu’elle risquait à tout moment de se muer en frelon. Je m’éloignai de quelques foulées; elle me suivit. Alors, j’eus peur. Je m’élançai à toutes jambes, droit devant, l’esprit au délire. Je me voyais âprement disputé par le Malin, par Dieu, par moi-même. Tandis que l’un m’envoyait sa mouche pour m’ensorceler et que l’Autre y consentait pour arracher mon âme au confort de la béatitude, moi, je découvrais le prix de ma vie d’homme et me raidissais pour ne pas être dévoré.

Je passai comme une balle devant mon voisin de cellule, trouvé là par hasard, calme et serein sur sa pierre, et qui semblait régner — pendant l’éclair où je l’aperçus — au milieu d’un monde en parfaite harmonie dont je ne faisais que m’éloigner par ma fuite. Déjà, il échappait à ma vue; je n’avais pas eu le temps de rectifier les apparences…

Je courus, courus tel un enfant que les cauchemars talonnent. Je courus hors du domaine et hors d’haleine, bien au-delà du bourdonnement de la forêt; et débouchai sur une plaine immensément ouverte, ouverte sur le ciel. Où tout gardait silence.

J’étais sauvé.

En face, là-bas, se tenait la montagne bleue. Sa présence donnait la paix. Autour, le paysage était démesuré. Il vibrait d’une si formidable énergie que j’en recevais, sans plus de mérite, une véritable transfusion. La vue m’était donnée comme un privilège, et cette plaine sans concessions comme un chemin vers Dieu. Au sommet de cette montagne, oui, Dieu m’attendait. J’avais soudain très hâte. Je respirai à fond, tendis les bras de chaque côté, puis entrai.

La terre arable exhalait une chaleur d’enfantement. Cette chaleur qui laissait passer mon corps me donnait le goût de venir au monde. Je marchais droit, sans la moindre hésitation, le regard panoramique, les gestes larges et les foulées costaudes. Je commençais à transpirer, à prendre plaisir à transpirer. La légèreté du bleu me gagnait. Je planais sur des eaux où se mirait ma toute nouvelle image, essayant de garder l’esprit vide pour qu’aucune idée ne vienne brouiller ma foi. J’avais des éclats de rire incoercibles, à cause de la joie, à cause de la santé excessive.

Au bout de quelques minutes, je m’ébrouais hors de mon tee-shirt, que je pendais à ma ceinture. La main fraîche de l’air accueillit ma peau nue avec des gestes de femme. Or, ces gestes fondant sur moi à l’improviste étaient si concrets que je sentis mes testicules se remplir de reconnaissance. Cela ne me troublait pas car, tel un être indépendant, mon sexe s’était réveillé de sa propre initiative. C’était seulement drôle et ingénu comme l’afflux-surprise d’un courant d’eau vive sur les parois d’une fontaine asséchée tout l’été.

La liberté que les portes ouvertes affament se régale des secrets qu’on porte au ventre. J’avais le sentiment de m’agrandir d’une liberté aussi radicale que l’intimité par laquelle il m’avait été donné de percevoir la confidence de mon sexe. La tête à la récréation, le corps à la vie, les poumons vastes et l’âme unifiée, j’exultais. Je marchais vers Dieu d’un pas ferme sur la terre, malgré l’apparente indifférence des herbes, de l’eau et de la boue, lesquelles grouillaient pourtant de germinations, d’écoulements, de fermentations, d’un fourmillement intense pareils aux miens.

Je traversai de grands champs, des ruisselets, des îlots de terre molle; je mis le pied sur de la paille d’où sourdait l’eau; je suivis peu de sentiers, en croisai plusieurs, sautai par-dessus des clôtures… La montagne bleue m’appelait; je marchais vers elle en amoureux; j’approchais.

À ce moment, les arbres s’emparèrent du ciel et de la montagne. Je restais néanmoins sûr de ma route : j’avais bien retenu la direction à suivre et comptais que l’inclinaison du terrain me servirait bientôt de guide.

Au-delà d’une clairière, j’entrai dans une forêt touffue où je me mis à progresser plus lentement en raison de la multitude de branches fines entre lesquelles il fallait que je me faufile. L’ardente lumière filtrée par les rameaux enchevêtrés n’était plus que pénombre à ma hauteur.

Le terrain ne montait toujours pas.

Au toucher d’abord, je remarquai à quel point les arbres étaient vermoulus malgré la jeunesse qu’annonçait la minceur de leurs troncs, enlacés par des branches basses les uns aux autres inextricablement. Je ne voulais pas trop m’attarder à leur aspect repoussant. Toutefois, si je m’appuyais sur une branche, celle-ci craquait; si je posais le pied sur un arbre tombé, je le sentais s’enfoncer. Je découvrais peu à peu qu’un travail immonde avait creusé les écorces. Soudain, je sursautai d’effroi : j’avais mis le pied sur la toison d’un rat évidé. À cet instant, des doigts humides me touchèrent l’épaule. Je fis volte-face en criant et aperçus la colonie de champignons que j’avais heurtés dans mon agitation. J’allais me rassurer lorsque mes yeux s’ouvrirent encore : ici, plus loin, à gauche, à droite, toute la forêt était pourrie! Il ne restait plus debout que les écorces! Je dérapai tout cru dans un cauchemar : j’étais arrivé à l’orée du domaine de la Mort, et il fallait que j’accepte de mourir à mon corps pour que mon âme s’envole, ainsi que l’avaient fait avant moi tous ces pèlerins fantômes, autour de moi, dont on ne voyait plus que les chrysalides abandonnées.

« Pourquoi maintenant? Pourquoi avoir attendu que j’aie enfin de l’amitié pour mon corps et pour le monde? »

Mes cris, trop épais pour s’écouler de ma gorge, restaient à gronder dans ma tête congestionnée. J’étais sûr, pourtant, que Dieu m’avait entendu. Mais Il gardait silence. Ou plutôt, Il laissait les craquements d’arbres cacher qu’Il se taisait. Alors, un frisson d’horreur parcourut ma peau nue : un instant, j’avais pris le parti du Diable contre Dieu; j’avais cédé à la révolte. Je me signai pour éloigner Satan; je me signai encore pour me disposer au recueillement. Avec la prière, l’énergie et ma détermination, peu à peu, revinrent en moi. Et l’espoir fou de rencontrer Dieu au sommet de la montagne se fit plus vraisemblable que jamais. Je rassemblai tout ce qui voulait vivre en moi et me poussait vers Dieu, et le brandis tel un flambeau.

Longtemps, je persévérai dans mon espoir, isolé, à demi nu.

J’étais certain d’avoir gardé mon cap, et pourtant, le sol demeurait plat. Je ne devais donc même pas avoir atteint le pied d’un versant! Chaque obstacle nouveau signifiait à l’évidence que la montagne bleue ne m’avait paru accessible qu’en raison de son immensité. « Peut-être, pensai-je, en va-t-il ainsi de Dieu? Il ne nous semble proche qu’en raison de Son infinitude. Cependant, à combien de vies-lumière est-Il réellement du plus avancé d’entre nous? » Et je réfléchissais ainsi, m’éprouvant moi-même à mesure que j’explorais le monde.

Pour comble, le terrain se mit à descendre. Loin vers le bas, je ne voyais que des arbres lépreux, effrayants, plus hideux que ceux que j’avais écartés avec dégoût jusqu’ici. Ils étaient si enchevêtrés que je n’arrivais pas à voir, au-dessus de leurs ramifications, si la montagne bleue se dressait bien de l’autre côté. Je m’imaginais descendre péniblement dans le ravin, franchir à gué un dangereux torrent, et remonter, en face, guère plus sûr de mon chemin qu’un aveugle.

Ah! pourtant!… Quelle merveilleuse consolation serait la mienne si, néanmoins, j’arrivais au sommet de la montagne et y rencontrais Dieu face à face! Ah! quelle extase! quelle rédemption! Mes mains se déployaient juste d’y penser! Il me suffisait d’évoquer un instant cette vision d’incandescente intimité pour retrouver tout chaud l’enthousiasme dans lequel j’étais parti de la villa. Sous l’éclairage visionnaire de l’espoir, les risques du moment semblaient avoir perdu jusqu’à l’ombre de leurs griffes.

À chaque pas cependant, je rencontrais l’opposition de la forêt. Les arbres à demi déracinés penchaient vers la fosse; leurs craquements hantaient l’espace; d’étranges dialogues d’échos s’entretenaient à mon sujet; il m’arrivait de perdre pied. Combien d’heures encore allais-je progresser de la sorte, dans le péril incessant qu’est le monde sans Dieu?

Du jour bleu, il ne parvenait, dans ce lieu d’exil intérieur, que le violet. La forêt tordait ses bras décharnés autour de moi; le ravin, plus sombre à mesure que je m’y enfonçais, ouvrait les mâchoires : « Essaie seulement de me franchir, si tu l’oses… » Et moi, glacé d’effroi, j’avançais sans réfléchir, prenant goût, malgré moi, au vertige.

En bas, le vide intense déployait en abîme la fleur de ses nervures. Je m’approchais des grands fonds par où chante la voix qui dit toujours vrai, la voix au creux de soi, à peine audible de la surface. Et voici que cette voix pariait, contre les apparences, qu’il n’existait rien en dehors de ce que j’imaginerais : le ravin ne serait que le reflet, en creux, de la montagne où j’allais puiser Dieu et la force d’être un homme; le versant recherché se dresserait naturellement de l’autre côté; il baignerait dans son reflet; je n’aurais qu’à traverser mes peurs. Je raillerais toute logique au nom de cette merveilleuse certitude : il n’y a de passage vers les hauteurs que par le gouffre.

Mais le ravin était si crédible, si béant, et ses limites si inquiétantes, qu’il m’était impossible de penser à autre chose. J’eus peur de moi, de ce que j’irais faire en bas, cerné par la boue et les débris d’arbres. J’eus peur de devenir animal, de ne plus pouvoir revenir. « La villa! » pensai-je, brusquement terrorisé à l’idée que je pourrais manquer le début de l’office. Ma montre — quel réconfort de la trouver à mon poignet! — marquait deux heures vingt. Plus que quarante minutes pour atteindre le sommet de la montagne et rentrer à temps pour le chemin de la Croix. Ce n’était pas assez. Allais-je continuer à tout prix, défendre ma vision jusqu’à la rage? Ou bien capituler par manque de preuves? me convaincre que j’avais rêvé, rentrer à la villa comme l’aurait fait toute personne sensée? Je me consumais des deux côtés : gageure, soumission. Et si tout à coup, tout à coup, Dieu m’attendait? M’attendait réellement? Si j’étais presque arrivé? On m’avait parlé de buisson ardent, de signe extérieur qui prouve que l’âme a raison contre les yeux du corps. Le buisson, le signe… étaient passés en moi sans discussion. Je les cherchais, c’était plus fort que moi… Aucun, rien. Pas le moindre souffle.

Et si tout à coup tombait la nuit?

Cette idée m’emplit d’effroi; je rebroussai chemin. En toute hâte. J’espérais que la forêt ne se referme pas sur moi. Je me sentais aussi vulnérable qu’un insecte engagé trop loin dans l’urne d’une plante carnivore.

« Encore la fuite! » pensai-je en m’échappant. Et cette fois, aucun frelon. Seul un vide incommensurable; la fuite devant la marée du vide. Et parfois, des éclaboussures de vide crachées sur l’âme comme des taches d’encre sur un buvard —trous, tavelures de vieillesse —, qui s’étendent à vue d’œil, à perte de vue.

Je n’entrevoyais ni la montagne bleue ni le jour où mes projets les plus élevés s’accompliraient enfin. Je ne rencontrais sur mon chemin que des branches mortes à écarter devant ma fuite; je ne trouvais plus dans ma tête que la rumeur fondante de cette voix venue d’en haut, qui aurait pu me rassurer sur mon compte si seulement elle m’avait parlé comme je l’avais imaginé : « Approche. Je t’attendais. Ne crains plus : entre en moi, laisse-toi bercer. Voilà. Es-tu bien? Tu peux pleurer, oui, n’aie pas honte, on ne nous voit pas. Je suis venu te consoler. Ne sois pas si dur avec toi. »

Je n’avais trouvé que la peur et ma déroute.

Les arbres qui s’étaient enchevêtrés pour m’empêcher d’atteindre mon but se bousculaient maintenant pour me retenir. Je cassais des branches sur mon passage, sans trop me soucier d’entrer à peau nue en contact avec des écorces abominables. Les symboles tombaient comme des croûtes; l’univers était concret, analphabète. J’y cherchais mon chemin entre des troncs, c’était tout. Il n’y avait pas de sens caché. Seul comptait le parcours le plus direct entre deux points.

À peine sorti de la forêt, je m’empêtrai dans les marais. Je ne réussis à les franchir qu’au prix de détours qui n’en finissaient plus. Je veillais à ne pas me perdre, prenant pour points de repère tel arbre caractéristique, tel méandre, tel alignement de troncs que j’avais remarqués tout à l’heure. Je pensais au dieu inabordable des juifs et des musulmans. « Tu cherches un dieu inaccessible alors qu’Il est présent partout. Ne te surprends pas que tu doives expier ton manque de foi par une route laborieuse. »

Je me sortis enfin de ce mauvais pas : les grands champs illuminés s’en vinrent à ma rencontre comme à celle de l’enfant prodigue; j’étais sauvé, encore. (Les couleurs s’étaient seulement ternies un peu, à mon image.) Je me sentais rassasié d’excursions et de montagnes bleues, heureux de revenir à la villa et aux sentiers battus. Je reconnus au loin le clocher auprès duquel se tenait la maison de retraite. Je me mis au pas de course et me dirigeai dans cette direction, de plus en plus léger.

Parvenu à l’orée du domaine, j’enfilai mon tee-shirt et repris la marche pour ne pas choquer les retraitants qui avaient connu sans doute un après-midi moins tumultueux que le mien. Je suivis le sentier aussi calmement que possible. (L’anneau de feuilles avait disparu, de même que mon voisin de cellule.)

C’était drôle, tout de même : je venais de vivre dans l’exaltation et dans l’angoisse une sorte de chemin de la Croix, et j’étais revenu en courant pour quoi? Pour me laisser troubler de nouveau par la représentation grandeur nature de la Passion! Il fallait, pour agir ainsi, que j’aie formé à mon insu l’espoir insensé de trouver quelque profit à m’acharner dans les voies sans issues ou à me tourmenter davantage. À quel jeu sardonique me livrais-je donc ainsi corps et âme?…
À commencer par ce bain de questions dont les vapeurs caustiques étaient en train de décomposer l’espérance que m’avait inspiré le retour! Par la grâce de Dieu, je n’étais pas foncièrement perdu : je cherchais déjà d’instinct à préserver ce qui restait de ma légèreté pour planer au-dessus des acides. Je ne pensai plus qu’aux cinq minutes de liberté qui me restaient; je pressai le pas. Tout redevint concret.

Quand je pus disparaître enfin derrière les murs de la villa, je courus jusqu’à ma cellule suffocante, que je trouvai monstrueusement tranquille. Laissant la porte ouverte pour respirer, j’allai ouvrir tout grands les battants de la fenêtre pour rincer l’air et congédier mes fantômes. J’arrachai mon tee-shirt imprégné de sueur et me hâtai d’enduire d’eau mon visage et mon torse. Les ongles du courant d’air zébrèrent ma peau nue; je frissonnai de plaisir. L’intarissable jet d’eau sortait du robinet dans un tonnerre d’applaudissements; j’y replongeais les mains compulsivement pour asperger mon tronc déjà mouillé. Avec l’eau, la sueur devenait glissante et moi frénétique. Je me surprenais à frictionner mes bras, mes épaules, mon torse; à masser jusqu’aux lombes. Je me rendais bien compte que le temps passait, que j’allais me mettre en retard, mais je n’y pensais qu’en surface. J’aurais voulu toucher mon tronc de partout, en venir à bout à la fin : le dompter et l’assouvir. « Je me rafraîchis vigoureusement » : voilà ce que je me disais. Mais je reconnaissais les signes avant-coureurs : dans le miroir, la couleur avait envahi mes joues; dans ma poitrine, mon cœur palpitait déjà à flanc de montagne. J’avais beau plonger mon visage enflammé dans mes mains pleines d’eau froide, il brûlait toujours, et je voyais bien que mes mains s’étaient mises à trembler. Impulsivement, je fermai le robinet et m’emparai d’une serviette avant qu’il ne soit trop tard. Je me serais complètement mis à nu si, par la porte ouverte, je n’avais pas craint qu’on me surprenne en flagrant désir.

 

Montréal, mai 1982-décembre 1988.

 

© André-Guy Robert, 1988
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle tirée d’un épisode
de L’Éclat des Passions, roman inédit.

Nouvelle publiée dans :
Écrits du Canada français, numéro 66,
Montréal, mai 1989, 189 p. [p. 5-19];
première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

 

[1]. Chaque fois que je relis le titre de cette nouvelle, je repense à mon titre de travail : La montagne bleue. Si j’ai gardé de la tendresse pour « La montagne bleue », c’est peut-être que « Le Jeu de la passion » s’avère à mes yeux un titre trop cérébral pour l’âme de ce texte. (NdA)

 

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