La nuée

Dans l’ignorance de ce qui se passait, les responsables du métro l’avaient tout simplement fait évacuer, déversant des milliers de piétons dans les rues du centre-ville. On entendait les explications les plus diverses : alerte à la bombe, intervention des ambulanciers, quelqu’un sur la voie, suicide.

Peu avant, les services de télécommunication avaient brusquement cessé de fonctionner. Plus de téléphone, de courrier électronique, d’Internet. Du coup, la réalité s’était, pour chacun, rétrécie à la portée de ses sens. L’immense territoire de ce qu’on ne voit pas, de ce qu’on n’entend pas, de ce qu’on ne sent pas par soi-même ne donnait plus de ses nouvelles. Aussitôt, les productions de la mémoire et de l’imagination se mirent à coloniser l’ignorance avec des visions d’apocalypse : explosions, tremblement de terre, nuage radioactif… Que le ciel, au contraire, fût radieux et la matinée déjà brûlante — comme la veille et l’avant-veille — n’empêchait pas certaines gens, privées de leurs repères habituels, de laisser libre cours à l’imagerie d’une insécurité foncière.

Un illuminé monta sur un banc public et appela la foule à la conversion. Quelqu’un lui lança des pièces de monnaie, qui rebondirent dans tous les sens. Quelques personnes se précipitèrent pour les ramasser; des témoins s’en amusèrent.

La foule des piétons, calme encore, marchait vers le nord. Les nouveaux arrivants qui débouchaient sur l’affluence lui emboîtaient le pas et se dirigeaient aussi vers le nord. Malgré quelques personnes visiblement alarmées, les gens paraissaient confiants et déterminés à rentrer chez eux. Certains profitaient de cette récréation pour aller faire des emplettes ou se restaurer en attendant qu’il y ait moins de monde dans les rues.

Lot[1] suivait la foule. Derrière lui, deux hommes au crâne rasé semblaient tout droit sortis d’une chorale : ils portaient le même uniforme noir et blanc. Le plus gros des deux chantait tout le temps d’une voix harmonieuse un répertoire varié, apparemment inépuisable. Une femme, sortie en courant d’on ne sait où, lui tomba soudain dans les bras. Il eut un geste enveloppant, s’excusa lui-même avec l’amabilité des grands seigneurs, et continua son chemin tout en entonnant une nouvelle chanson. Il se dégageait de cet homme au physique imposant une sérénité, un équilibre, qui le rendaient sympathique. Il s’exprimait avec netteté dans une langue inconnue de Lot. Le fait qu’il articulât aussi distinctement rassurait le jeune homme qui, tantôt, marchait devant les deux hommes, tantôt se faisait doubler par eux.

On entendit soudain une cloche de maître d’école sonner à toute volée. Lot leva les yeux vers le son : par une fenêtre ouverte à l’avant-dernier étage d’un vieil édifice, un homme agitait le bras dans le vide et secouait énergiquement sa cloche comme pour alerter les passants. Vu du trottoir, son geste paraissait lointain, et son agitation plutôt comique. Finalement, il rentra le bras et referma la fenêtre.

Aussitôt, des cris, dans le dos de Lot, s’élevèrent de la rue. Les deux hommes qui, à ce moment, le suivaient détalèrent à toutes jambes devant lui, comme s’ils avaient été pris en chasse par des coupeurs de tête. Lot jeta un regard par-dessus son épaule. Il vit un raz-de-marée de poussière gris pâle, un véritable mur, semblable au front d’une tempête de sable. Le « mur » devait bien faire une dizaine d’étages de haut et avançait trop vite pour qu’on puisse y échapper, même en courant. Il provenait d’une avenue transversale relativement distante et s’engouffrait dans le boulevard où se trouvait Lot. La gigantesque vague de poussière montait à l’assaut des édifices et se renversait en tournant. Tout le monde courait. Des passants bousculèrent Lot, resté en arrêt devant le spectacle. « Ne reste pas là! » lui cria quelqu’un au passage.

Dans le mur de poussière, Lot vit un dessin arborescent qu’il eut l’impression de lire. Il n’aurait pas pu dire ce qu’il avait lu; il savait seulement qu’il n’avait pas à craindre.

Le vent se leva, portant aux oreilles de Lot un ample mugissement, comme celui d’une cataracte.

En un rien de temps, la foule s’était dispersée. La plupart des conducteurs avaient abandonné leur véhicule, portes ouvertes, et fui à pied. Certains, au contraire, étaient restés à l’abri dans leur habitacle. Au loin, deux personnes couraient encore, quand elles disparurent dans la tempête. Tout ce qu’il avait été possible de voir jusque-là, la masse grise l’effaçait. Quand le nuage arriva sur lui, Lot comprit qu’il ne s’agissait pas de poussière, mais de cendres!

L’air, torride depuis des jours, se rafraîchit brutalement et devint glacial. Le vent avait maintenant la puissance d’un ouragan. Lot dut se cramponner à un lampadaire pour ne pas être emporté. Avec tout ce qu’il y avait en suspension, impossible d’y voir, et pas de répit pour respirer. Pensant atténuer la violence des rafales et filtrer l’air, Lot sortit nerveusement un mouchoir de sa poche et se le plaça sur le nez tant bien que mal. Toute tentative pour regarder autour de lui avait pour conséquence de salir ses yeux de poussières irritantes. Ses paupières battaient des larmes brûlantes qui lui raidissaient la peau en gagnant les joues. L’air chargé de particules avait une odeur de cendres, un goût de chair brûlée qui vous levait le cœur. Le vent soufflait avec une telle force que Lot fut arraché à son lampadaire; il roula par terre sur lui-même jusqu’à ce qu’il heurte une structure métallique. Il faisait sombre comme en pleine nuit, et pourtant, quand le jeune homme, dos au vent et les mains en visière, tenta de voir quelque chose malgré tout, il aperçut le disque gris du soleil au-dessus de sa tête. « Il me regarde », pensa-t‑il. (Sa pupille était d’un gris plus pâle que celui de la nuée, un gris presque lumineux, pas encore éteint.) À ce moment, le disque du soleil disparut, et les larmes empâtées de cendres envahirent les yeux de Lot, qui fut pris d’une quinte de toux. Sa bouche se remplit d’un liquide clair qu’il cracha à plusieurs reprises et qui goûtait le sang.

En tâtant la surface de la structure métallique contre laquelle il avait été projeté, Lot reconnut l’aile d’une voiture. Quand il comprit que cette dernière se déplaçait lentement sous la poussée du vent, il craignit d’être emporté avec elle. Il s’étendit à plat ventre, regagna le trottoir et rampa vers une masse plus sombre, dans le sombre qui l’entourait. Il finit par atteindre le pied d’un mur qu’il longea jusqu’à une marche. Au-dessus, il trouva une autre marche. Il gravit l’escalier à tâtons, interrompu dans sa progression par la toux, la nausée, le besoin de cracher du sang, le larmoiement chronique, et maintenant le saignement du nez. Il atteignit enfin un renfoncement où il buta sur quelque chose de mou et tiède. C’était quelqu’un. Il était immobile, abandonné, eût-on dit. Il ne répondait pas aux cris de Lot. Difficile aussi de savoir s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Soudain, le corps fut emporté par le vent, oui, emporté! Ce corps, et non pas celui de Lot. Il fut emporté comme on aspire une poussière : zoup! Lot perdit l’équilibre et tomba dans le vide, à la place que le corps avait occupée. Il y tomba? Non : il fut forcé d’aller le remplir. Lot pensa qu’il ne devrait pas rester là, qu’un autre coup de cuillère du vent pourrait l’emporter à son tour. Il ne cherchait pas d’explications; il cherchait son air. Son état respiratoire frisait la détresse. Dans un effort surhumain, il s’arracha à son petit abri et se dirigea dans la direction de ce qui devait être une porte. Il atteignit effectivement une poignée, mais elle ne broncha pas. Elle était froide et rigide comme la mort, verrouillée à mort. Lot se laissa retomber près du seuil, exténué; il se pelotonna dans le coin formé par la porte et un mur du renfoncement. Là, il arrivait à respirer mieux, si on peut encore appeler cela respirer. L’inspiration laissait entrer des cristaux de verre dans ses poumons; il se les représentait : de fines lames aux arêtes coupantes. Cependant l’air passait aussi.

Tout cela ressemblait à un mauvais rêve qu’on n’était pas certain de vivre pour vrai. Lot se sentait dans un état second, à mi-chemin entre la conscience et le sommeil profond. Il rêva ou se rappela ou prit conscience qu’il se trouvait encore à l’emplacement exact où il avait trouvé la personne, tout à l’heure, celle que le vent avait brusquement emportée. Alors, il sut qu’il devait rentrer dans la tempête s’il ne voulait pas être aspiré à son tour. Mais cela, il y avait déjà pensé, n’est-ce pas? Il n’en était pas sûr. Il se leva, longea le mur en y faisant courir les deux mains. Juste après qu’il se soit levé, un tourbillon se forma à l’endroit où il s’était tenu, pelotonné dans le coin, et le vida de ses poussières.

Il faisait un froid glacial. Lot, crispé, grelottait, les dents serrées. Il se demanda comment il allait faire pour s’échapper de cette minute qui n’en finissait pas.

Enfin, la nuit pâlit. Une éclaircie s’était faite dans le gris foncé; le nuage sembla s’amincir un instant; le disque du soleil réapparut. De grands papiers voletaient dans l’air. Impossible de suivre longtemps leur trajectoire : les yeux s’irritaient trop vite.

Il avait le nez bouché; il avala son sang.

Le vent faiblit; des courants d’air tiède marbrèrent le fond de l’air glacé. Lot vit quelqu’un se tordre sur lui-même puis, soudain léger, quitter le sol et s’envoler comme un grand papier creux. Il ne comprit pas ce qu’il venait de voir et, parce qu’il ne le comprenait pas, ne le crut pas.

Or, le vent souffla quelqu’un vers lui, qui le heurta aux jambes. Ce contact lui parut désagréable au plus haut point. Il sauta en l’air pour lui échapper, et le corps continua de rouler sur le sol avant de s’élever dans l’air comme un drapeau, un sac vide. Le vent l’emporta, le souleva et le fit percuter un poteau, où il éclata en poussière. La traînée s’étira dans l’air; Lot eut peine à la suivre des yeux tant les cendres en suspension lui faisaient mal.

Qu’avait-il donc vu à travers les larmes et les poussières? Que se passait-il donc? Qu’arrivait-il aux personnes? Qu’est-ce que c’était, ces cendres, ces papiers volants, ces écorces balayées par le vent? Dans son cauchemar, Lot se racontait que les Atomes — c’est le nom qu’il leur donnait — s’étaient finalement révoltés contre les Hommes. Oui, les Atomes que les étoiles avaient forgés, ceux qui vibrent dans la chair des vivants et des morts, et qui s’étaient jusqu’ici montrés si complaisants. Ils avaient atteint leur seuil critique. Ils étaient entrés en résonance…

Quand Lot revint à lui, il fut surpris de se trouver encore debout. Il en tituba de vertige. Cependant l’air était plus tiède, plus facile à respirer. Lot battit des paupières et vit que le bleu du ciel teintait la poussière scintillante en suspension. La nuée s’éloignait, laissant derrière elle un boulevard dévasté, comparable au lit d’une rivière asséchée.

Le versant arrière de cette furieuse masse de cendres n’avait pas l’aspect d’un mur. Cela s’estompait lentement dans l’air calmé, retombait en confettis légers, floconneux, presque beaux à voir — n’eût été de l’éblouissement —, car ils brillaient au soleil.

Lentement, très lentement, l’air redevint chaud comme tout à l’heure, comme hier, avant-hier… Pourtant, on ne reconnaissait plus rien. Les poussières descendaient vers le sol, s’y posaient les unes après les autres, s’y accumulaient. Il y en avait des milliers, des millions. Il en tomberait pendant des heures. On devait lever les pieds pour marcher : le sol tout entier était couvert d’une poudre épaisse dans laquelle on enfonçait jusqu’aux chevilles. C’était une matière gris pâle, uniformément gris pâle, qui rappelait la cendre fine, celle qu’on garde précieusement dans les urnes funéraires.

De loin en loin, des êtres humains couverts de cette laine grise sortaient de la grisaille, ou y marchaient, silhouettes fantomales. Ils avaient en commun une lenteur abominable, une lenteur de stupéfaction. Ils regardaient (du moins c’est ce que chacun essayait de faire) —, et cela, dans la mesure où ils avaient réussi à rincer leurs yeux suffisamment —, ils regardaient autour d’eux en essayant de comprendre. Peu à peu, le ciel bleu reprenait sa place entre les édifices; le soleil cessa d’être un disque dont on peut soutenir la vue.

Lot ne savait pas ce qu’il avait lu dans le mur de cendres. Il avait seulement su qu’il n’avait pas à craindre. Cependant, cette connaissance avait été imparfaite. Il n’avait rien eu à craindre pour sa vie, peut-être, pas pour le reste. Du sang, il en avait partout; des victimes, il y en avait partout. Les gouttes tombaient sur la cendre en y faisant des taches gênantes, comme sur un buvard. Les autres, les survivants, semblaient en être au même point : ils restaient debout sur place, hébétés, cherchant à établir un rapport entre cela et leur vie de tous les jours. Ils regardaient tomber les grosses gouttes rouges sur la cendre, à leurs pieds, l’air de ne savoir qu’en faire.

Il aurait fallu, pour rompre un tel silence, que d’une voix forte quelqu’un entonne une nouvelle chanson.

 

Montréal et Laval, le 26 février 2011.

 

© André-Guy Robert, 2011
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle tirée d’un épisode de S, roman inédit.

Nouvelle publiée dans :
Mœbius, numéro 130, « Réinventer le 11 septembre »,
Montréal, septembre 2011, 151 p. [p. 53-58].
Première épreuve corrigée par l’auteur.

 

[1]. Prononcer [lɔt], comme dans lotterie. La graphie Loth (TOB, Dhorme, Wikipédia) est moins courante que la graphie Lot (Jérusalem, Chouraqui, Osty, Dheilly; et, selon The Unbound Bible : Ostervald, Darby, Martin, Segond).

 

Recension

Recension 1 La nuée

Recension 2 La nuée

Recension de Danielle Shelton parue dans :

Brèves littéraires — Société littéraire de Laval,
Brèves littéraires, numéro 84,
Laval, mars 2012, 127 p. [p. 102, 103]

 

NdA : « Contrairement à l’évocation biblique », en effet : « Or la femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel » (Gn 19,26).

 

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