La douleur

La douleur l’a tenue éveillée toute la nuit. Le sommeil ne l’a trouvée qu’aux petites heures. Une nuit, c’est long à traverser. On n’a pas trop confiance, on garde les yeux ouverts. Le matin, c’est plus facile on dirait. Il y a quelque chose qui cède; on fait confiance au jour.

À neuf heures, quand l’équipe médicale est arrivée, elle dormait. On s’est demandé si on allait attendre ou la réveiller.

Au temps de nos grands-parents, la famille se serait tenue autour du lit, à prier dans la pénombre. Le prêtre aurait posé du saint chrême sur les yeux, sur les mains en implorant la clémence divine pour « les péchés que ces yeux ont commis… les péchés que ces mains ont commis… » L’âme en serait sortie purifiée. C’est ce qu’on appelait l’extrême-onction. Aujourd’hui, beaucoup de prêtres arrivent eux-mêmes à cette extrémité. Les médecins ont pris la relève. Ils insèrent une aiguille stérile dans le corps souffrant et pressent lentement sur le piston. C’est ce qu’on appelle l’aide médicale à mourir.

Vers neuf heures et quart, elle s’est réveillée d’elle-même. Peut-être à cause du bruit que nous avons fait, peut-être à cause de la douleur. La douleur qui l’empêchait de vivre et qui n’était pas assez forte pour la faire mourir.

Elle n’a jamais perdu conscience, c’était là le problème. C’est ce que le bourreau désire durant la torture. Que la victime ne perde pas conscience. Les nerfs qui servent à goûter aux plaisirs — plaisir de toucher, d’embrasser —, ils servent aussi aux alertes. Alerte jaune, je me suis cogné; alerte orange, j’ai mal au ventre; alerte rouge, danger! Dis-nous : « Sur une échelle de un à dix… » Dix/dis : deux mots qui sonnent comme des jumeaux. Pas identiques.

« J’ai toujours mal quelque part », disait-elle en retenant ses larmes. Et moi qui la regardais sans avoir mal nulle part. Quelle injustice, pensais-je, être séparés à ce point. Chacun isolé dans son propre corps, protégé de la souffrance visible. Ou bien enfermé dedans.

Devant la douleur physique, on se dit qu’il est indécent de se trouver chanceux d’y échapper. Ce qui n’empêche pas cette pensée de nous tourner autour de la tête comme une mouche. On repense à la chance qu’on a, et puis que c’est indécent d’y penser. Le remords est là qui nous taraude, ou bien c’est la douleur, on n’a pas le choix. Dans ces moments-là, on se demande à quoi on échappe au juste.

Trois injections, une demi-heure. Je ne savais pas quoi faire de mes yeux. Je regardais la seringue, je regardais ma femme, je regardais par terre. À un moment donné, ma vue s’est embrouillée. « On n’est pas grand-chose », c’est tout ce qui me venait à l’esprit. Ça m’a servi de prière. Ma tête était vide au-delà de toute expression.

Ma femme est morte ce matin. Les hommes ont emporté son corps avec des gestes cliniques. Je n’ai pas pu m’empêcher d’admirer leur savoir-faire. Le corps de la femme que j’ai aimée, pressé contre le mien par la force du désir, corps offert dont j’ai connu la moiteur, ils l’ont emporté. Il avait commencé à se refroidir. Je ne reconnaissais plus ma femme dans ce corps abandonné. Il était devenu ce qu’on appelle une dépouille. Il y a des mots, comme ça, des mots pour chaque chose qu’on appelle.

Ce soir, je n’ai pas le cœur de me faire à manger. Je pense à toi, à toi qui souffrais trop pour continuer, même avec mon amour. Il doit bien y avoir un mot. Comment appelle-t-on ça, une personne qu’on appelle?

 

Laval, le 23 novembre 2019 et 11 septembre 2020.

 

© André-Guy Robert, 2019-2021
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Texte publié dans :
Possibles, vol. 45, no 1, printemps 2021,
Montréal, p. 223 et 224.
Permis de reproduire accordé par l’éditeur.

L’auteur a lu cette nouvelle en public
lors du lancement virtuel
tenu sur Zoom le 29 juin 2021.

 

Télécharger la version PDF de ce texte.

Une réflexion sur “La douleur

  1. J’ai aimé ce texte plein de sensibilité et d’amour désespéré. Que l’on soit confronté à la mort soudaine ou à l’aide médicale à mourir, c’est toujours la solitude qui attend celui qui reste.

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