Virginité

« La beauté et la bonté,
voilà ce que nous devrions tous
poursuivre chaque jour,
sans concession. »

Katrina KALDA
La mélancolie
du monde sauvage

 

« Il va falloir combattre
des yeux, des lèvres et des mains
la laideur. »

Jean-Pierre SIMÉON
Sermons joyeux

 

Prologue

 

Chers lecteurs, mon texte vient de loin. Aussi a-t-il besoin d’une présentation.

Les lecteurs de la Bible se rendront compte à la lecture de Virginité que j’ai implicitement fondé mon texte sur l’écart. Écart entre deux époques : la nôtre et celle de Loth, un contemporain d’Abraham. Écart entre deux figures du juste : une jeune femme et son père. Écart aussi entre deux récits : ma version #MeToo d’un épisode biblique et la version patriarcale de la Genèse. Vous aurez compris que l’intérêt de cet exercice est l’ambiguïté produite par la comparaison de deux textes, ambiguïté par laquelle la littérature ambitionne toujours de révéler des réalités premières.

La société québécoise d’aujourd’hui (celle d’où j’écris) admet largement la primauté du libre arbitre sur les traditions, l’égalité hommes-femmes et le droit à l’homosexualité. Dans la société de Loth, il en allait tout autrement : l’hospitalité passait avant la morale (Gen, XIX, 7-8; Jug, XIX, 22-25), les hommes avaient autorité sur les femmes (Gen, XIX, 8), et l’homosexualité était proscrite (Lev, XVIII, 22; XX, 13).

J’ai tenté de jeter un éclairage actuel et féministe sur un passage biblique duquel je me suis inspiré pour écrire Virginité. Celui-ci :

 

Genèse
Chapitre XIX, versets 1 à 11

Pour lire ce texte dans une version
dépouillée de son appareil critique,
voir l’annexe 3 ci-dessous.

1 Les deux Anges arrivèrent le soir à Sodome.

« Les Anges » : compagnons de Iahvé
d’après Gen,
XVIII, 2, 16, 17, 22.

Loth était assis à la Porte de Sodome. Loth les vit, se leva pour aller à leur rencontre et se prosterna le nez à terre. 2 Il dit : « Voyons donc, mes seigneurs, tournez-vous vers la maison de votre serviteur et passez-y la nuit. Lavez-vous les pieds, puis vous vous lèverez dès le matin et vous vous en irez par votre chemin. » Ils dirent : « Non! Nous passerons la nuit sur la place. » 3 Mais il insista beaucoup auprès d’eux et ils se tournèrent vers lui, ils entrèrent dans sa maison et il leur fit un festin. Il fit cuire des pains sans levain et ils mangèrent. 4 Ils n’étaient pas encore couchés quand les hommes de la ville, les hommes de Sodome cernèrent la maison, depuis le jeune homme jusqu’au vieillard, toute la population d’un bout à l’autre.

Il s’agit de la population masculine.

5 Ils appelèrent Loth et lui dirent : « Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit? Fais-les sortir vers nous pour que nous les connaissions. »

« Connaître » : au sens sexuel, euphémisme :
Gen,
IV, 1, 17, 25, etc.

6 Loth sortit vers eux, à l’entrée, et il ferma la porte derrière lui.

Cela, pour empêcher les gens de Sodome
de violer son domicile et ses hôtes.

7 Il dit : « Je vous en prie, mes frères, ne faites pas le mal! 8 Voici que j’ai deux filles qui n’ont pas connu d’homme, je veux bien les faire sortir vers vous et vous les traiterez comme bon vous semblera. Que seulement vous ne fassiez rien à ces hommes, puisqu’ils sont entrés à l’ombre de mon toit! » 9 Ils dirent : « Va-t’en plus loin! » et ils dirent : « Il est le seul qui soit venu pour séjourner et il voudrait juger!

Mise en abîme : comme ses hôtes,
Loth n’est pas originaire de Sodome,
il est lui-même l’hôte des Sodomites
(Gen,
XIII,12-13; XIV,12, 16-17).

Maintenant nous te ferons plus de mal qu’à eux. » Ils pressèrent l’homme, Loth, fortement et s’avancèrent pour briser la porte. 10 Mais les hommes étendirent leur main et firent rentrer Loth vers eux dans la maison, puis ils fermèrent la porte.

« Les hommes » : les Anges du début.
Ces envoyés de Iahvé ont des pouvoirs surnaturels,
dont celui d’aveugler les assaillants.
Ils se chargeront d’évacuer Loth, sa femme et leurs deux filles
de Sodome, ville désormais vouée à la destruction (Gen,
XIX, 12-25).

11 Quant aux hommes qui étaient à l’entrée de la maison, ils les frappèrent de cécité, du plus petit au plus grand, si bien qu’ils ne purent trouver l’entrée.

 

Source : La Bible. Ancien Testament, tome I,
édition publiée sous la direction d’Édouard Dhorme,
Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1956, p. 56 à 58.

Ce chapitre suit celui où, exaspéré par l’homosexualité
des habitants de Sodome, Iahvé a accepté
de ne pas détruire la ville à la condition
que Loth y trouve dix justes.

 

 

Virginité

 

« Voici que j’ai deux filles qui n’ont pas connu d’homme,
je veux bien les faire sortir vers vous
et vous les traiterez comme bon vous semblera. »

Gen, XIX, 7

 

Mon père a poussé notre tradition d’hospitalité au-delà du convenable. Il m’a donné aux étrangers alors que j’étais vierge. C’était, prétendait-il, pour éviter la colère des habitants de notre ville, des hommes défiants, irascibles, que la vertu fait rire.

Mon père a la réputation d’être un homme juste. Il ne participe jamais aux crimes, il ne prend pas sa part dans les orgies. Pourtant, il m’a donnée à ces étrangers alors que j’étais vierge. C’était, m’a-t-il dit, pour éviter la chute de Sodome.

Ces étrangers, qui étaient-ils?

Dans la chambre de mon enfance, ils m’ont prise. Ils ont forcé mon corps par-derrière et par-devant. J’ai saigné comme l’hymen peut saigner, et mes selles, désormais, sont marbrées de rouge. Ils m’ont ouverte des deux côtés et j’ai dû avaler leur membre encore saignant et le lécher. Le goût de mon sang m’est resté en bouche. Comment oublier ce qu’ils ont fait? Et tout cela, par hospitalité. Tout cela pour éviter l’affront des hommes de Sodome, brutaux, au rire de hyène, qui s’étaient rassemblés devant la maison de mon père.

« Montre-nous ta fille, maintenant », criaient-ils, arrogants.

Les étrangers ne demandaient pas mieux. Mon père les a laissé me conduire dehors. Tout cela pour avoir la paix. Ils ont troussé mes vêtements pour voir le sang. Certains voulaient prendre leur part du butin; leur chef n’a pas voulu : « Elle est impure maintenant, a-t-il dit. N’y touchez pas. »

La réputation de mon père n’est plus à faire. Il est allé jusqu’à donner sa fille pour le rachat des égarés. Cela pour une question de paix. C’est, dit-on, un homme juste.

Je ne comprends rien aux raisons des hommes. Ils se paient en jeunes filles nubiles. La chair ne résiste ni d’un côté ni de l’autre. Pour peu qu’il se dresse, leur bâton de puissance fait d’hommes libres de purs esclaves. Et nous, les filles, il nous asservit pareillement, jusqu’à l’abjection. Nous marchons au bâton. C’est ainsi qu’ils nous dressent.

Iahvé voulait les jeter au feu, mais dans sa folie de juste, papa Lui a proposé un marché : « S’il y a cinquante justes dans la ville, détruiras-tu Sodome? » Je pense que Iahvé est comme papa : un marchand. Ils ont discuté entre eux sur le nombre : quarante-cinq, quarante… Ils se versaient du thé et retombaient dans leur silence calculateur. À chaque avancée, Iahvé risquait de se mettre en colère. Papa connaît bien ces tractations. Il a estimé qu’à dix justes, il devrait s’arrêter. C’est peut-être ce qui explique sa réputation : il sait quand un nombre touche à l’extrémité.

À dix, il n’y avait plus à négocier.

On ne trouva pas même dix justes.

Il fallut partir, abandonner la ville. Ses hommes étaient frappés de cécité, du plus petit au plus grand, incapables de trouver leur salut.

Iahvé a transformé Sodome en fournaise. Il y a soufflé le soufre et le feu, un feu si ardent qu’il aurait brûlé nos yeux si nous nous étions retournés.

Nous savons que Sodome s’est consumée, emportant dans ses flammes tous les mécréants pris au piège. Iahvé ne supporte pas les nuques raides.

Papa a cautérisé mes plaies avec du sel. La douleur m’a fait comprendre la colère dans laquelle mes agresseurs ont disparu. C’est une chaleur qui s’abat sur le péché et le réduit en cendres.

J’ai maintenant la virginité trempée de celle qu’on a ointe avec des cendres.

Si tu ne crains pas de lever sur moi chaque jour des yeux ouverts, alors prends-moi pour épouse, mon amour, et je te donnerai cette virginité.

 

Laval, le 9 mars 2020.

 

© André-Guy Robert, 2020, 2021
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Virginité a été publié sans prologue dans la revue
Possibles, vol. 45, no 1, printemps 2021, Montréal, p. 225 et 226.
Permis de reproduire accordé par l’éditeur.

L’auteur a lu cette nouvelle en public
lors du récital virtuel donné sur Zoom le 1er août 2021
par des collaborateurs du numéro
Printemps 2021 de la revue Possibles.

 

 

Annexe 1. Lettre à Laurent Gaudé

 

Laval, le 9 mars 2020

Monsieur,

Votre Sodome, ma douce a ravivé mon intérêt de longue date pour le chapitre XIX de la Genèse, en particulier pour l’épisode trouble où Loth se montre prêt à livrer ses deux filles aux hommes de Sodome plutôt que d’exposer ses hôtes à leur avidité.

J’ai pensé que le texte ci-joint vous intéresserait, puisqu’il traite aussi de Sodome, du point de vue d’une femme. Je vous le soumets respectueusement pour le cas où il saurait nourrir votre réflexion.

En toute amitié littéraire, je vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

André-Guy Robert

 

Sodome, ma douce a été publié
par Actes Sud, coll. « Papiers », en 2009.

 

 

Annexe 2. Réponse de Laurent Gaudé

 

Paris, le 10/04/20

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour la lettre que vous m’avez adressée. Et pour le texte que vous y avez joint et qui interroge avec force la brutalité des hommes, et l’ambivalence de l’humanité vis-à-vis de la violence.

J’espère que l’écriture continue à vous accompagner.

Cordialement,

Laurent Gaudé

 

Autographe sur carton reçu le 27 avril 2020.

 

 

Annexe 3. Traduction révisée (Gen XIX, 1-11)

 

Traduction d’Édouard Dhorme (voir « Prologue » ci-dessus) refondue par André-Guy Robert pour inclure dans un texte simplifié l’information à l’origine fournie dans les notes, le but étant que, lors d’une lecture publique virtuelle sur Zoom, les auditeurs comprennent d’emblée la teneur du texte :

 

Un soir, deux étrangers arrivèrent à Sodome. Ils avaient apparence d’hommes, mais c’était des anges, des envoyés de Iahvé. Assis à la Porte de la ville, Loth les vit, se leva à leur rencontre et se prosterna devant eux, le nez à terre. Il dit : « Mes seigneurs, tournez-vous vers la maison de votre serviteur et passez-y la nuit. Vous vous laverez les pieds, puis vous vous lèverez dès le matin, et vous vous en irez par votre chemin. » Ils dirent : « Non, nous passerons plutôt la nuit sur la place. » Mais il insista, et ils acceptèrent de le suivre. Arrivés dans sa maison, il leur fit un festin, et ils mangèrent.

Ils n’étaient pas encore couchés quand les hommes de Sodome cernèrent la maison, depuis le jeune homme jusqu’au vieillard, toute la population masculine d’un bout à l’autre. Ils appelèrent Loth et lui dirent : « Où sont les étrangers qui sont descendus chez toi pour la nuit? Amène-nous-les, que nous nous amusions. »

Loth sortit vers eux, resta à l’entrée de sa maison et ferma la porte derrière lui de crainte qu’ils ne violent son domicile et ses hôtes. Il dit : « Je vous en prie, mes frères, ne faites pas le mal! 8 Voici que j’ai deux filles qui n’ont pas connu d’homme. Je veux bien les faire sortir vers vous, et vous les traiterez comme bon vous semblera. Que seulement vous ne fassiez rien à ces étrangers, puisqu’ils sont entrés à l’abri de mon toit! » Ils dirent : « Écarte-toi! » Et encore : « Il est lui-même un étranger parmi nous, et il se permet de nous juger! Tu mériterais qu’on te fasse plus de mal qu’à ces étrangers! » Ils bousculèrent Loth et tentaient de forcer la porte.

À ce moment, les hôtes de Loth, qui étaient des Anges de Iahvé, étendirent la main vers la porte. Pendant qu’ils contenaient les assaillants, ils firent rentrer Loth et refermèrent la porte derrière lui. Quant aux hommes de Sodome, ils les frappèrent de cécité, du plus petit au plus grand, si bien qu’ils ne retrouvaient plus l’entrée de la maison.

 

Laval, le 13 juillet 2021.

 

Lors du récital virtuel donné sur Zoom
par la revue Possibles le 1er août 2021
et qui réunissait des collaborateurs du numéro Printemps 2021,
André-Guy Robert a lu une version adaptée du « Prologue »
comprenant la traduction révisée ci-dessus
avant de passer à la lecture de Virginité :

 

Télécharger la version PDF de ces textes.

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