Les écrans n’ont pas d’odeur

Quand on ouvre un livre neuf à une page qui n’a pas encore été ouverte, ou, pour dire la chose plus exactement, quand on écarte l’une de l’autre deux pages qui jusque là se tenaient face à face depuis la fabrication du livre — disons les pages 226 et 227 —, on crée un microévénement. L’intégrité de cette pile de feuilles qui faisaient bloc se rompt. Rupture délicate pourtant, sans la moindre déchirure.

Ces pages qui dormaient l’une contre l’autre depuis qu’elles avaient été reliées, c’est-à-dire imprimées, pliées, tranchées et cousues ou collées, n’avaient encore rien révélé de leur mystère. Mystère : pas juste le sens des caractères imprimés à la surface des feuillets (et qu’il faut savoir décoder, interpréter), mais l’odeur même du papier, de l’encre, du neuf qui se dégage de ces pages quand on les écarte l’une de l’autre, ce mystère-là. En plongeant le nez jusqu’à l’aisselle des pages 226 et 227, on peut humer le parfum inédit d’une intimité, vierge de tout autre témoin, réservée au premier utilisateur.

Je ne parle pas ici de l’odeur des encres et des huiles, chimique, qui flotte dans les grandes imprimeries, et qui monte au nez bien avant d’arriver aux presses, mais de l’odeur subtile qui reste sur le papier et qui rappelle le mois de septembre quand on recevait ses livres à la petite école.

Cette odeur prend du corps avec le temps. Plonger le nez entre deux pages d’un livre neuf n’a rien à voir avec ce que réserve un livre de poche imprimé en offset sur du papier journal en 1977 ou un livre imprimé sur une presse à bras en 1677. Les conditions de conservation — humidité ou sécheresse de l’air, durée d’immobilité, microorganismes, poussière et odeurs ambiantes — pénètrent le papier jusque dans son âme. Écarter deux pages (quand elles ne se sont pas collées avec le temps), c’est accéder à l’histoire de l’exemplaire et exhumer des parfums inédits. Cela ajoute du sens au contenu imprimé.

Au contact de l’air, l’intimité qu’on a surprise à l’instant d’ouvrir le livre s’évente rapidement. Y replonger le nez, même tout de suite après, ne procure déjà plus la même expérience. Quelque chose s’est dissipé qui ne se donne qu’une fois.

Quel jeune d’aujourd’hui, rompu à l’usage des écrans, peut se targuer d’avoir vécu pareils tête à tête avec un livre?

 

2018-11-14

 

© André-Guy Robert, 2018
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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