Cette nuit-là


Dans le texte que vous vous apprêtez à lire, j’ai essayé, à chaque mot, de garder la trajectoire de ma phrase alignée sur l’arête de ce qui est vrai.

Je vous prie de me lire comme on médite. En prenant tout votre temps, car vous êtes ici en terrain d’intimité. Ce récit s’apprête à lier ma vie intérieure à la vôtre.


 

Cette nuit-là - DSC00952-2.jpg
Photo : André-Guy Robert

 

Cette nuit-là, quand l’homme sentit le corps nu de sa femme dans son dos, il s’émerveilla que celui-ci pût épouser non seulement le dos de son tronc, mais celui de ses cuisses, de ses jambes, et jusqu’au creux derrière les genoux. Même leurs pieds immobiles avaient trouvé le moyen de s’ajuster parfaitement.

Il ne savait pas s’il avait dormi ou s’il venait juste de passer une heure à moitié endormi. Dans l’état de béatitude où il se trouvait, ouvrir les yeux pour voir l’heure aurait tout gâché. Par quel miracle était-il entré en lui-même au point de ne plus ressentir que de la légèreté tranquille? Il se voyait flotter mollement comme une méduse transparente, heureuse de dériver au gré du courant.

Il recevait avec régularité le souffle de sa femme sur sa nuque, et cela l’émouvait. C’était pour lui la signature d’un privilège sacré. « Elle est vivante », pensait-il avec gratitude, bien conscient que rien ni personne n’est jamais acquis. Pour combien de temps cette femme lui serait-elle encore prêtée?

Il remua discrètement pour raviver le contact du corps nu de sa femme, laquelle répondit en glissant le plat de sa main jusqu’au haut de sa poitrine. Il n’avait pas besoin de voir cette main pour reconnaître son toucher. Celui-ci disait : « Je suis bien », ce qui voulait dire « je t’aime ».

Dans le mouvement, l’homme avait surpris sur son dos la douceur ineffable d’un sein et, sur sa croupe, la rondeur du ventre de sa femme, ce ventre si joliment plat quand ils se fréquentaient, et qui s’était mis à ballonner à la ménopause au point que l’homme s’était alarmé : s’agissait-il d’une tumeur? Mais non, ce n’était que la fin d’un soleil.

Et pourtant, il avait fini par s’y faire, par concevoir de la tendresse pour ce ventre qui leur avait donné trois beaux enfants. Ces mots se récitèrent en lui : « Le fruit de vos entrailles est béni. » Il faut avoir vécu, pensa-t-il, pour savoir ce qu’entrailles veut dire.

Ah! comme elle avait été admirablement femme, sa femme, enceinte! Resplendissante dans la clarté du jour sur cette photo qu’il avait placée devant lui sur son bureau, à la vue des collègues. Il se revit dans les premiers temps de son emploi, monter dans l’autobus par un radieux matin d’été, fier d’aller travailler pour sa famille et pénétré de ce savoir : « Ma femme est enceinte. » Il se revit, sortant de l’hôpital, tout surpris que les autos circulent encore, étonné de ne pas trouver d’attroupement festif pour honorer sa joie. Plus de quarante ans plus tard, le même ventre pesait de tout son mystère contre le dos de l’homme nu, et celui-ci se souvenait.

Il remua de nouveau, et le souffle sur la nuque se fit plus léger. La femme s’était réveillée, mais elle ne se l’avouait pas encore. Elle vogua un moment à la surface de son rêve et se rendit compte peu à peu à quel point elle était étroitement enlacée à son homme. Elle reconnaissait l’odeur de cette chair. Elle avait souvent dit : « J’aime ton odeur. » Et comme ses lèvres étaient tout près de la peau, elle posa un baiser dessus, puis un autre et un autre, tout doucement, comme elle savait le faire. Sa main ouverte sur la poitrine, elle la bougea un peu. Elle reconnut le duvet tout doux qu’elle aimait caresser. Bien qu’elle gardât les yeux fermés, elle le « voyait » blanc sous les doigts. Elle ondula subtilement de tout son corps pour mieux sentir celui de son homme. Il lui répondit par une ondulation très légère, qui était leur signal à eux. Elle attendit pourtant, et lui aussi.

Tous deux restèrent immobiles un long moment, à goûter leur bien-être, le fait d’être ensemble à l’écart du monde, veillés par le silence nocturne. Quelle chance ils avaient d’être ainsi réunis dans l’intimité de leur chambre! (Il y a tant de couples et de familles sur les routes, ou que l’adversité sépare.) Elle vit défiler sous ses paupières le visage de ses trois enfants qu’elle aimait tant, et celui de ses petits-enfants, si graciles, pensait-elle, et pourtant si vifs. Et puis s’imposa une scène de camping où des visages, en cercle autour du feu, s’étaient mis à chanter tandis qu’elle allaitait. Instinctivement, la femme baissa un peu la tête comme pour voir, à son propre sein, le cercle humide des petites lèvres toutes neuves. Ah! cette succion délicieuse, inoubliable! Chair mouillée se repaissant du lait de la chair qui l’a portée. Apaisant corps à corps! Elle releva la tête pour respirer à son aise, se retrouva face à la peau de son homme (qu’elle savait constellée comme un soir d’été) et se plut à humer sa chair. Elle se doutait qu’il était attentif car sa respiration était calme et non profonde. Il n’y avait que l’abandon pour répondre à cela. Ils se rendormirent peut-être tous deux sans le savoir. Comme on oublie de continuer sa pensée. Ou comme certains meurent.

Ils remontèrent peu à peu à la surface du sommeil, et retrouvèrent le plaisir qu’ils avaient chacun de se coller au corps de l’autre. Ils bougèrent un peu pour réactiver ce confort. La femme déposa quelques baisers supplémentaires sur le dos de son homme. Celui-ci répondit en posant la main sur sa hanche à elle, prenant soin d’éviter la cicatrice. Il ondula de tout son corps; elle suivit son mouvement.

Dans son dos, le souffle reprit, intensifié. L’homme ferma les yeux plus serrés pour mieux goûter cet afflux de présence vivante. Cela lui donnait envie de vivre encore longtemps lui-même, de prendre cette vie-là dans ses bras et de la chérir. Il se retourna délicatement vers elle et rencontra sa bouche.

Ils s’embrassèrent à bouche ouverte comme ils l’avaient fait dans la cuisine de leur jeunesse : tantôt en amenant les anneaux de leurs lèvres à se frôler exquisément, tantôt en tendant la langue au point que l’apex touchait au palais de l’autre. Cette frénésie aurait suffi, autrefois, à provoquer chez l’homme une érection humide. Que lui arrivait-il depuis quelques mois? Son sexe dormait! La femme, dans sa délicate mansuétude, allait au-devant du pénis encore tout ensommeillé et le glissait entre ses cuisses. Elle avait la bonté d’ajouter à mi-voix qu’elle aimait le sentir « à sa place ». Comment ne pas ouvrir les yeux sur un tel prodige de compassion?

Quelques gouttes de sperme humectaient pitoyablement la vulve sèche. Un géologue aurait aisément décrit le paysage. À la vue des lèvres de schiste, il aurait reconnu sans l’ombre d’un doute le lit d’une rivière ancienne. Il aurait retrouvé sur ses berges les indices d’une végétation luxuriante… Ainsi l’indigence du corps rappelait-elle pour l’homme et la femme les rencontres qu’ils avaient vécues ensemble comme des fêtes, du temps où l’eau abondante irriguait le jardin.

« Je suis désolé, fit l’homme.

— Ce n’est pas grave, dit la femme en soutenant tendrement le regard de son homme. On a passé un bon moment ensemble. »

Un moment accordé à la mémoire d’un désir devenu trop intense pour le corps. Un désir racheté par l’amour, par un moment d’amour partagé.

Ils reprirent silencieusement leur place, avec des gestes d’un calme recueilli. Tous deux savaient de mieux en mieux à quoi s’en tenir sur les performances de leur corps, et ils savaient qu’ils continueraient quand même à se donner l’un à l’autre.

L’homme se plaça en cuiller dans le dos de sa femme et mit au creux de sa large main le sein encore intact. Ils avaient eu chaud, et la peau de la femme goûtait le sel. Il y donna des coups de langue qui firent sourire la femme. Il y posa les lèvres plusieurs fois avant de se caler pour le reste de la nuit. Le corps de la femme respirait calmement. Ils se rendormirent tous deux sans le savoir. Comme on oublie de continuer sa pensée. Ou comme certains meurent.

 

Laval, du 3 au 5 juillet 2018.

 

© André-Guy Robert, 2018
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Nouvelle publiée dans :
Entrevous, revue d’arts littéraires,
numéro 8, section « Le marché des mots »,
Société littéraire de Laval, 15 octobre 2018, 64 p. [p. 20-23];
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Entrevous est une revue numérique en ligne.
Achat : http://sll-entrevous.org/entrevous-08-octobre-2018/
Version caviardée à feuilleter :
https://issuu.com/societelitterairedelaval/docs/entrevous-08-caviard_

Ce texte est encore inédit en version papier.
Il attend son éditeur!

 

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Version publiée

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