« Amoureux des mots »

Il y a une mode détestable, chez les écrivains. Celle qui consiste à propager l’expression suivante : « Amoureux des mots ». Tout le monde l’emploie; ça tourne au mot de passe. C’est complaisant. « Pour les amoureux des mots », « C’est un amoureux des mots », « Si vous êtes un amoureux des mots », « Cet écrivain est un amoureux des mots »…

La littérature n’a rien à voir avec ça. Bien sûr, il y a des mots, c’est évident. Et on peut les aimer. Seulement, cela n’est que la trame de la chose. Merleau-Ponty l’a bien dit de la peinture : « Un tableau, ce n’est pas un objet qu’on voit mais quelque chose avec lequel on voit. » Un texte, ce n’est pas des mots qu’on lit mais quelque chose avec lequel on lit le monde. Il faut bien une foreuse pour creuser un puits. Il reste que ce n’est pas la foreuse qui compte, c’est l’eau du puits. Je ne suis pas amoureux des mots. Je suis amoureux des épiphanies.

« Amoureux des mots », c’est aussi sot qu’ont été sots, dans les années 1980, ces autres tics d’écrivain : « l’oeil » ou « le corps » qu’on trouvait alors partout, ou que « la mort » invoquée (c’est le mot!) à tort et à travers dans les poèmes des années 1970 (qu’est-ce que c’est, ce mot creux, « la mort »? sans le cadavre, sans la relation personnelle au cadavre, ça ne dit rien, c’est abstrait, de la mise en scène de favorisé). Parlez de la mort à un Rwandais, à une Sahélienne. Ils auront d’autres mots.

Le cristal que je cherche se trouve en creusant avec l’intuition. Les mots ne font que ménager mes ongles.

2008-01-11

 

« Amoureux des mots. » Cette expression galvaudée est tout bonnement idiote.

On lutte. C’est une lutte. Ce sont des bêtes sauvages, les mots, des meutes, des hardes, des essaims, des emprunts consentis à taux usurier. On n’en fait pas ce qu’on en veut. Si on les connaît mal, ils vous font dire des sottises. Pour éviter cet égarement, certains les capturent, les encagent, les dressent, avec chaise interposée et claquements de fouet. Mauvaise méthode. Ce ne sont pas des bêtes qu’on peut dresser pour la captivité.

Il vaut mieux les garder bien sauvages, gagner leur confiance et chasser avec eux. Or pour cela, il faut les affronter d’abord, lutter, maîtriser leur code, gagner leur respect, devenir un mâle alpha.

On parle ici de dominance et de hiérarchie, d’instinct et de ruse, de camaraderie et de reproduction. On parle ici de l’ordre des choses, de briques qu’il faut savoir empiler dans le sens de la gravité. Pas d’amour.

2018-02-07

 

© André-Guy Robert, 2008, 2018
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

Une réflexion sur “« Amoureux des mots »

  1. Je suis d’accord. On ne dira jamais à un compositeur qu’il est un amoureux des notes, ni à un menuisier qu’il est un amoureux des marteaux et des scies! L’expression ‘Être amoureux des mots’ convient sans doute mieux aux dictionnaristes qu’aux écrivains.

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