Le pianiste qui jouait par un matin brumeux

JARRETT, Keith [1945]

  • The Köln Concert, 1re partie [1975, 29 ans], Keith Jarrett au piano, ECM 1065/65, 1975.

À l’aéroport de Saint-Pierre, on nous avait prévenus que notre départ pouvait être retardé d’une journée voire d’une semaine ou plus si les conditions météorologiques étaient mauvaises. Nous étions en août 1979, et je venais d’entrer en France, à une vingtaine de kilomètres de Terre-Neuve.

Ce matin-là, place du Général-de-Gaulle, la nuit paresseuse traînait encore. La brume était si épaisse qu’il faisait sombre comme à cinq heures du matin. J’avais pris place sur un banc public, les bras sur le dossier, ouverts. Je goûtais l’air vivifiant de ma liberté. Dans mon poncho du surplus de l’armée, l’humidité n’avait pas de prise sur moi. J’étais en paix. Il n’y avait autour de moi que les secrets de la brume, les cris de mouettes invisibles et la mer immense qui restait cachée. Comme pour ajouter au mystère et à mon plaisir, le son d’un piano entra en scène.

J’avais beau scruter les façades à peine esquissées, je n’arrivais pas à discerner d’où provenait le son. Je n’avais jamais entendu pareil monologue au piano. À mes oreilles, c’était neuf comme une improvisation. Une pensée qui chante. Emportée par son propre plaisir, elle suivait parfois l’exemple de ces enfants qui sautent sans raison, juste parce que le corps le demande.

La personne improvisait, j’en étais maintenant persuadé. Elle devait jouer devant une fenêtre ouverte. J’imaginais la brise marine entrer dans la pièce par les deux battants ouverts, chargée d’humidité. Le pianiste la respirait tout comme moi. Nous respirions et entendions le même air. Nous étions faits pour nous connaître…

La brume peu à peu s’éclaircit; je me levai, impatient d’en savoir plus. Je marchai vers le piano… Curieusement, le son me conduisit à l’Office du tourisme!

Un peu hésitant, je poussai la porte, me présentai au comptoir : « Savez-vous d’où vient la musique qu’on entend sur la Place? — C’est le Köln Concert. — Quoi? Ça ne me dit rien! » La jeune femme alla me chercher la pochette du microsillon. On y voyait le profil d’un frisé penché sur son piano. Je lus : « Keith Jarrett / The Köln Concert » et regrettai tout de suite d’avoir été brusque.

La musique provenait des haut-parleurs…

2018-07-24

 

© André-Guy Robert, 2018
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Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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