La gravité

[1]

I

En vol

[2]

Ils se mettent du plomb dans la tête. Comment n’adopteraient-ils pas ensuite tout naturellement le parti de la résignation? Rien pourtant ne les oblige à se mettre du plomb dans la tête. Ils possèdent comme moi un corps parfaitement équilibré pour le vol, des ailes puissantes situées au cœur du dos, des plumes lisses pour charmer les vents porteurs, un ventre profilé idéal pour fendre l’air sans effort. Ils pourraient trouver leur bonheur dans leur légèreté naturelle, planer avec insouciance dans les hauteurs toujours bleues, se laisser guider par l’instinct. Ils préfèrent se mettre du plomb dans la tête et s’en mettre les uns aux autres. Ils le font par artifice ou par complaisance, ou peut-être à cause de ce qu’ils appellent maintenant « le vertige ». Leurs motivations réelles m’échappent encore. Je sais cependant que le plomb et la chair forment un alliage instable : le plomb a tendance à envahir la chair irréversiblement. J’en connais beaucoup chez qui le plomb alourdit tellement la cervelle que leur pensée devient fossile. Même si leurs ailes demeurent intactes et capables de haute voltige, leur tête alourdie constitue bien vite une charge excessive pour la musculature du cou. Pareille au soleil couchant, leur tête descend peu à peu vers le sol, au-dessus duquel elle finit par pendre lamentablement. Ils croisent sous l’immensité du ciel comme des voiliers rapides qui traîneraient leur ancre dans les flots. Les muscles de leur cou bientôt s’atrophient; les ligaments font surface au milieu des os. Plusieurs individus que ces transformations émerveillent poussent le zèle jusqu’à l’étranglement. Certains y perdent même la tête, que la volée de leurs compagnons entoure aussitôt pour en faire une idole qu’ils picorent. La plupart toutefois ne prétendent pas à pareille consécration : ils se contentent de voler tête baissée vers les plus fortes têtes, devant lesquelles ils se confondent d’admiration. Ils trouvent en elles un apaisement, dirait-on, une sorte d’épuisement de l’infirmité. Je leur ai déjà lancé des miroirs de terreur pour qu’ils relèvent la tête, mais ils les ont retournés contre moi pour m’aveugler et me faire perdre le chemin du soleil. « Qui es-tu pour nous juger? » m’ont-ils craché à la tête. « Qui s’élève sera abaissé. » Et ils ajoutaient sévèrement : « Ton mépris n’avilit que toi. » Or, je prétends qu’ils volent à leur perte, et qu’il n’y a pas lieu de s’en réjouir. Peut-être aurait-il fallu les faire exploser un par un en pleine chute pour qu’ils saisissent toute l’étendue de leur détresse, pour qu’ils comprennent que mon mépris n’est que la forme visible de mon amour souffrant. Mais ces infirmes sont fiers de l’être, et même le terrorisme ne leur apprend rien sur eux-mêmes[3]. « Accepte-nous tels que nous sommes », m’ont-ils cent fois répété (comme s’il s’agissait de cela). Quand je leur ai déclaré enfin que je ne les inquiéterais plus, ils ont voulu me fêter. Ils m’ont même offert du plomb. Je ne pense pas qu’ils aient compris pourquoi je suis retourné dans l’azur. Ils ont du moins obtenu mon silence, et cela leur suffit. Ils le prennent pour de la paix. Je dis qu’ils ont la vue basse et l’azur qu’ils méritent. Ils plongent dedans pour y saisir des poissons. Le reflet se brouille mais leur bec est plein. Ils mesurent leur satiété au poids. Comment aurais-je pu les convaincre de la soumettre à une autre gravité? Je leur dois seulement de m’avoir laissé partir. Ici au moins, le firmament brille toujours du même bleu, l’air des hauteurs n’a rien perdu de ses qualités vivifiantes, ni la solitude. Mais ils me hantent. Je n’arrive plus à me détendre comme avant, à voir haut comme autrefois : mon regard alourdi retombe de lui-même sans cesse vers eux, en bas. C’est qu’ils ont mis du plomb dans mes yeux.

 

II

Au désert

[4]

Je n’obéis qu’à la nécessité brute. Je ne tue donc pas par méchanceté, ainsi que le prétendent les hommes, ni par plaisir, ni par crainte, ni par principe, ni au nom d’une idée quelconque, d’un projet ou de toute autre chose qui n’existe pas. Je tue pour manger, et je mange pour survivre. Survivre est mon ascèse. Toutes les nuits, je m’y exerce, je m’y astreins. Telle est la loi de mes ancêtres, tel est l’enseignement de la femelle chassant les petits qu’elle portait sur le dos. Le désert est une école de vérité, et la vérité doit nourrir. Je la guette dans l’ombre, de mes yeux fixes comme des meurtrières; je l’épie de mes soies sensorielles, de mes peignes ultrasensibles. Elle rôde, elle approche. La vérité rampe, saute, vole. C’est une bête de nuit hasardée trop bas. D’un coup de pinces, je la saisis : elle est à moi. La voici qui se débat. Peut-être n’a-t-elle pas cessé de voler? Peut-être croit-elle encore m’échapper? Pour la rassurer, je lui tends les lèvres : « Calme-toi, papillon de nuit, grillon, mille-pattes! Renonce à tes chimères, et embrasse la mort. Échappe-toi de l’univers d’angoisses où tu grouillais, sauve-toi de toi-même et repose-toi sur moi. » La vérité comprend toujours ce qu’on lui dit. Seulement, elle aime en faire à sa tête. Non par mauvaise foi, bien sûr! Par indiscipline. C’est une bête farouche qu’il faut prendre avec des pincettes. Or, il se présente des cas où même celles-ci ne suffisent pas à calmer son agitation. Si donc elle se débat furieusement pour m’échapper et risque ainsi de donner un mauvais goût à sa chair, je dois agir avec célérité et précision. Je plante mon aiguillon d’un coup sec dans son abdomen et laisse couler en elle, savamment, un mortel soporifique. Mon intervention anesthésie l’angoisse : la vérité s’endort en plein vol! Elle se fige dans une position foetale. Dès qu’elle ne bouge plus, je lui rends les derniers hommages : je l’oins de mon suc digestif. Je la rends bien luisante. Alors seulement, je l’ouvre et l’aspire. Ce travail peut prendre des heures. Car il ne suffit pas d’ingérer. Il faut mastiquer longtemps : la vérité est indigeste. Mais elle fortifie pour des nuits et des nuits! J’ai connu des congénères, en effet, qu’un seul grillon a soutenus d’un été à l’autre. (Ils se contentaient d’un peu d’eau fraîche.) Moi-même, j’ai déjà patienté quarante nuits et quarante jours après avoir ingurgité un ver à peine long comme un dard! En pays de disette, la survie appartient aux sages, et la sagesse est l’art de se nourrir aussi bien de quelque chose que de rien. Telle est la vérité : elle a deux faces. On doit les apprêter toutes les deux! J’ai donc appris comment me protéger des rayons du soleil et de la lune en me terrant sous une pierre idoine, comment respirer dans l’eau quand l’oued inonde tout, comment somnoler par grand froid ou par chaleur torride, comment résister aussi bien aux tenailles de la faim que de l’indigestion, comment circonvenir mes prédateurs et séduire mes proies. J’en ai déduit que rien, en ce monde, ne doit me dégoûter. Ni la mort, ni la vie; ni le jeûne, ni la chasse. Ni aucune de mes proies. Je les dévore en entier, quoi qu’il m’en coûte par la suite de me sentir tout congestionné. Je m’en délecte comme je voudrais qu’on se délecte de moi. J’ai le culte de mes victimes. Je les étudie, je les dissèque. Je mange humblement tous leurs organes, et jusqu’aux plus repoussants. Je n’abandonne rien au hasard des vents. J’aime que tout reste ensemble, ainsi que les multiples objets dans le grand ventre de l’univers. Mon abdomen contient tous les éléments de mes repas et de mes privations; je suis la mémoire vivante de mes proies bien-aimées. Celles-ci fermentent en moi, me donnent à boire l’alcool de la survie. Elles nourrissent mon corps et mon sang, ma carapace et ma chair tendre. En même temps que je les assimile, elles me transforment à leur image. Elles donnent à mon venin le goût de leur propre corps, et c’est pourquoi aucune prise ne lui résiste : « Je suis tes frères et tes sœurs dans la mort, chuchote le venin. Abandonne-toi à nous, viens nous rejoindre. Vois! Nous avons été rachetés : de victimes que nous étions, nous sommes devenues les effluves du sommeil libérateur qui te gagne! » Tel est mon venin : il séduit. Son langage, toutefois, ne s’adresse pas indistinctement à toutes les prises. Ainsi, quand, soudain immobile et attentive, l’une d’elles s’abandonne tout de suite à mes pinces, j’estime qu’elle n’a pas besoin de ma piqûre salutaire pour comprendre que la mort inéluctable l’a saisie. Je me contente de saluer la lucidité dont elle fait preuve, et je distille pour elle un suc digestif d’une douceur exceptionnelle. Par contre, j’administre mon venin aux individus hérissés par la peur de mourir, aux proies incapables d’accepter l’évidence. À ces bêtes qui ont sommeillé toute leur vie, je verse l’aumône d’un sommeil plus profond : ce n’est que justice et que charité. Elles supportent mal la réalité brute; il suffit de la leur épargner. Elles meurent sereinement, et parfois même en pleine extase. Mon venin ne cause ni brûlure, ni souffrance, ni asphyxie. Il dissipe au contraire l’angoisse de mourir et facilite l’admission des proies dans la communion des victimes. Quant à moi, je guette sur leurs mandibules l’expression du parfait abandon (c’est une chose belle à voir). Je demeure au chevet de mes prises pendant toute leur agonie. Je ne les abandonne à aucun moment. Je veille sur elles tout en veillant à leur mort. Je suis l’officiant de leur paix définitive. Je leur enseigne que si elles perdent leur corps, elles n’ont pas à redouter de perdre la vie. Leur vie passe en moi, intacte. Elle leur survit en quelque sorte. Et puis, je place mon honneur à ne rien gaspiller dans le transfert, à ne rien trahir des propriétés nutritives de mes proies. Je m’applique à des prodiges de loyauté. Je suis à mes victimes comme mes victimes sont à moi. Elles n’ont pas à se plaindre de moi. Nous ne faisons bientôt plus qu’un seul corps. Ma mauvaise réputation ne tient donc qu’à l’ignorance. Je n’ai rien du bourreau servile qui tue un être pour abolir une faute. Je ne sais pas encombrer ma vie de préoccupations étrangères aux impératifs concrets de ma survie : quiconque me connaît bien le sait parfaitement. La fusion en moi du corps de mes victimes, cette communion de leur être et du mien, ainsi que ma patience dans le jeûne exaltent simplement la nécessité et non pas une interprétation de la nécessité. Au désert, j’incarne ma propre survie. Tel un centre de gravité, mon abdomen — qu’il soit plein ou vide — attire à lui les proies irrésistiblement. Elles y trouvent un giron, un abri. Et quand je me retire sous ma pierre, le corps à ce point penché vers le sol que ma queue se dresse en l’air et retombe en avant, on pourrait croire que je me prosterne devant le destin qui est le mien, ou devant les victimes desquelles je tire ma survie, ou devant le soleil naissant qui me chasse vers l’ombre, ou devant la nécessité elle-même. Or, je ne fais que digérer mon repas et qu’épier mes prédateurs.

 

III

Dans le sable

L’air filtre à peine dans le sable. Je dois y respirer très lentement pour ne pas épuiser l’air si rare, garder les yeux fermés pour ne pas les irriter avec les grains si durs. Je garde toute la tête enfouie. Non pas le corps, les pattes, non. Seulement la tête. C’est elle qui a reçu la vision. C’est elle qu’il me faut protéger pendant la bourrasque, enfouir comme un trésor. Les yeux fermés dans le sable : ma seule chance de survie. Ici, pas de tempête aveuglante. On choisit de fermer les yeux. Pas de vents qui hurlent et blessent les oreilles : on les ferme. Pas de prédateurs. Que le calme éternel des profondeurs, que le silence, l’immobilité des pierres, la paix des entrailles de la Terre. Je garde les yeux fermés mais je ne dors pas. Je n’imagine rien, je ne rêve pas. Je suis simplement conscient, attentif au silence absolu, à la surdité du sable, à ma propre existence. Au bout du cou, ma tête pend, bien droite comme le poids du géomètre. Elle indique une direction : le centre de la Terre. Je lui fais confiance. Je fais confiance à l’exactitude de la gravité. Je me concentre dans ma tête, nie la douleur lancinante de mon cou penché (depuis combien de temps?). Je pense : « Je n’ai plus de corps, je n’ai plus de pattes, plus de cou. » Je nie leur existence. S’ils se font dévorer, je ne mourrai pas; si c’est déjà fait, je ne m’en suis pas aperçu. Je suis descendu tout entier dans ma tête, et ma tête est un abri antiatomique. J’y ai prévu tout ce qu’il me faut pour survivre jusqu’à la décontamination. Ma tête est une casemate, une place forte, introuvable, imprenable. Il me suffit de nier le monde extérieur pour qu’il cesse d’exister. Alors, ma propre existence me paraît plus assurée. Je remue la tête dans le sable comme un dormeur cherchant sous son aile les plis les plus agréables. Je ne suis plus ennuyé par âme qui vive depuis des heures. Et néanmoins, je n’ai pas envie de quitter mon refuge. Peut-être retrouverais-je tout de suite, en montrant la tête, les ennemis qui m’en voulaient à mort? Peut-être n’attendent-ils que cette initiative de ma part pour m’attaquer? Peut-être ne veulent-ils dévorer que ma tête? Ma tête si vulnérable hors du sable! Je l’ai plongée en des sables dont j’ai seul la clé. Je peux l’en sortir à volonté, comme un plongeur peut sortir de l’eau sans fond. Mais eux? Pourraient-ils ensabler leur tête et néanmoins survivre? Ils sont faits tout d’un bloc. Leurs membres, leur queue, leur pelage, leurs viscères, leurs mâchoires, leur tête : tout cela ne fait qu’un. Impossible d’enfouir un élément et risquer la perte des autres sans risquer aussi toute la mort. C’est pourquoi ils ne s’ensevelissent jamais vivants dans le sable. Ils le craignent sans savoir qu’on peut y trouver la paix. Et ils nous redoutent quand mes congénères et moi y cherchons refuge. Ils appréhendent peut-être d’y voir notre tête agrandie mille fois, prête à ne faire qu’une bouchée de leurs membres, queue, pelage, viscères, mâchoires, tête — qu’une bouchée! Or, notre tête ne cesse jamais d’être minuscule. Elle ressemble à un œuf, à une graine qui n’attend que la pluie pour révéler son génie et exaucer les souhaits les plus divers. J’hésite entre le goût de rester enfoui indéfiniment et la curiosité de sortir la tête pour voir si mes ennemis attendent, assis en cercle, un seul signe de ma part. J’aimerais, comme la tortue, les observer depuis l’intérieur de ma carapace. Ils pensent peut-être que j’ai pris racine, que je peux leur échapper en passant du règne animal au règne végétal, de la nourriture alléchante à l’insipidité des plantes? Vais-je sortir la tête? La leur montrer pour les détromper? Cela vaudrait la peine, au moins pour respirer un bon coup d’air à mon aise avant de reprendre mon ascèse. Mais est-ce tellement nécessaire? Parfois, je pense que je suis une racine et que je me moque bien de l’air frais. D’autres fois, je pense que tout est mort autour de moi, que je suis le seul survivant, l’unique miraculé. J’ai alors un sursaut, comme si je venais de me surprendre à rêver tout haut : je me secoue à la manière d’un chien qui sort de l’eau, je lutte contre le réflexe de retirer ma tête, d’un coup, hors du sable, sans prendre garde aux prédateurs. Mais aussitôt, je recouvre mon calme; mes ennemis me paraissent évanescents comme des inventions de l’esprit. Seule me semble réelle la sensation d’être enfoncé dans le sable. Mon cou y pénètre si profondément que ma fuite elle-même me devient agréable. Et je me demande si je n’y consacrerai pas toute ma vie.

 

IV

Dans le tunnel

[5]

Je rampe avec peine dans un tunnel vertigineusement étroit et bas. Il est si étroit que mes épaules touchent presque sans arrêt aux parois de terre humide. Mes vêtements sont en loques depuis longtemps. Je les enlèverais bien pour faciliter ma progression : je pourrais me transformer en une espèce de caillot visqueux, je glisserais mieux dans l’œsophage de la Terre, mais je ne dispose plus d’assez d’espace; d’ailleurs, un tel exercice me décourage rien que d’y penser, j’y renonce. Si l’idée m’était venue plus tôt, d’accord. Là-haut, le couloir contraignait à marcher courbé, mais au moins, je pouvais m’asseoir normalement. J’aurais pu me défaire de mes vêtements. Allez savoir pourquoi : alors précisément que cela était encore possible, je n’y ai pas du tout songé! C’est bien la preuve qu’on ne peut guère posséder deux avantages en même temps! Le bonheur est avare. On le voit bien aussi parmi les hommes : je n’arrive pas à y rassembler les deux moitiés de l’illustration gagnante. Les responsables de la loterie n’imprimeraient jamais la seconde moitié que je n’en serais pas autrement surpris… Ah! je ne les accuse pas! Bon! il s’en trouve sans doute de malhonnêtes qui ne permettent pas que les espoirs se réalisent. Mais la plupart ne sont que négligents. Ils remettent au lendemain l’impression de la moitié gagnante; leur famille, d’autres besognes, mille sollicitations les accaparent, et le téléphone sonne sans répit, ils doivent bien répondre! Ici, pas de téléphone. Je suis seul, loin de tous, et personne ne m’a vu entrer par la fissure étroite, derrière laquelle j’ai dû affronter les rats, les araignées, les cloportes et les chauves-souris. Je me suis enfoncé dans le tunnel avec une si farouche détermination que toutes ces petites bêtes n’ont pas osé me suivre bien profondément. Elles ont peur d’une obscurité trop sévère, d’un froid trop vif, elles qui, pourtant, vivent dans des refuges austères dès la naissance. Elles ont compris, je crois, que mon intention se limitait à traverser leur territoire; elles ne se sont senties menacées que pendant les premières heures. À l’endroit où, mystérieusement, l’absence de lumière se fait plus intense, leur domaine s’arrête. Que la nuit puisse devenir plus pressante, la vue plus aveugle, je ne le savais pas. Je m’en suis rendu compte seulement après avoir constaté que les bruits avaient cessé, que les bêtes ne me suivaient plus. C’est une opacité de l’air qu’on ne perçoit qu’avec son corps, qu’en prenant conscience de l’amplitude considérable de sa solitude. À cet endroit, l’air était froid, et le tunnel ne laissait pas à penser qu’il se rétrécirait brusquement. Je préférais aller de l’avant, au fond des choses. Il fallait, pour cela, palper avec soin les parois : aveugle comme je l’étais, je risquais à tout moment de tomber dans un puits ou de glisser dans une gorge sans issue. J’allais donc, au pas d’un bébé, toujours tâtonnant, plus loin dans la Terre. C’est alors que j’ai trouvé, tout au fond de la galerie, la voie étroite dont on m’avait parlé. Il s’agit d’un tunnel juste assez large pour laisser passer le corps d’un homme. Encore ne s’y prête-t-il qu’avec réticence. Son embouchure, en effet, serpente dans le roc, et les angles sont si raides qu’on ne peut s’épargner des éraflures. Il faut persévérer, tout endurer sans se plaindre. Car, l’épreuve passée, un courant d’air tiède arrive sur vous et vous rassure, comme si vous veniez de rentrer dans le ventre de votre mère. Cet air vient des entrailles de la Terre, sûrement. Il a suivi les méandres du tunnel — depuis combien de temps? — toujours montant, alors que moi, je descends; je descends à sa rencontre, à la recherche de l’illumination. Oh! je sais! Je ne peux véritablement compter sur mes mains et mes avant-bras pour avancer, car la hauteur du tunnel me laisse à peine assez d’espace pour me tenir sur les coudes. Qu’à cela ne tienne : je me sers de mes pieds, je rame avec mes pieds, et ils me propulsent en avant, toujours plus en avant. Je sais, oui! Le tunnel m’entraîne souvent vers le bas, m’astreignant à garder la tête à l’envers, mais, par moments, il se redresse et parfois même monte un peu, ce qui me donne un répit, et j’en profite pour me reposer. Je peux dormir des jours entiers ou quelques minutes, je n’en ai qu’une vague notion. Le temps, s’il s’écoule encore, le fait loin de moi; sans moi, pour ainsi dire. Je m’en passe. Je ne me passe pas aussi bien d’air, cependant. Lors de mon avant-dernier réveil, j’ai constaté un changement, une absence. Le courant d’air tiède avait disparu! J’ai pensé qu’il reviendrait; il n’est pas revenu. Mon sommeil agité l’avait peut-être mis en fuite? J’ai veillé, veillé. Le courant d’air n’est pas revenu. J’ai sombré dans un sommeil des premiers jours du monde. À mon réveil, l’air ne soufflait toujours pas, et je suffoquais. Je suffoque encore. Je bloque le conduit : voilà sans doute pourquoi l’air chaud ne bouge plus! Mais peut-être n’a-t-il jamais bougé? Peut-être ai-je été victime d’une illusion? d’un espoir? Je ne sais pas. J’essaie de ne pas y penser. J’avance comme un soldat dans une tranchée. Le silence ironique et l’obscurité cruelle éclatent autour de moi comme des obus. L’air immobile et âcre brûle ma face. Parfois, le tunnel devient si étroit que je me demande franchement si mes épaules vont passer. Il me faudrait les doigts experts d’une sage-femme entre mon corps et la paroi. Le tunnel ne remonte pas souvent. Il ne remonte plus; je dois l’admettre. Depuis un temps infini, j’ai la tête plus basse que les pieds. Je lutte contre le déferlement de mon propre sang. Continuer, cela veut dire m’enfoncer toujours plus bas vers l’inconnu, tête la première, le corps coincé, le visage brûlé par l’air, étouffé, déshydraté, affamé, exténué; renoncer à l’inconnu, c’est devoir remonter à reculons, le plus souvent la tête en bas, non moins asservi aux caprices du roc. La perspective d’une telle retraite me paralyse d’angoisse. J’aime mieux m’éteindre ici, dans le secret de la Terre. M’enfoncer davantage, cependant, quel risque! quelle angoisse! Mais quelle gageure aussi! J’ai conçu l’espoir insensé de trouver la lumière de préférence dans les ténèbres, de préférence où nul ne la cherche. Car mes questions sont des questions d’affamé, sans commune mesure avec les questions des autres. Il leur faut une pâture pour fauve, miraculeuse d’évidence. Si je dois mourir pour cela, je mourrai, mais ce sera dans la joie de tout comprendre enfin. Cette seule perspective vaut bien que, dans cet affreux tunnel, je traîne avec une certaine vigueur mon corps souillé de boue et de sang. Et que je tienne tête, obstinément, aux apparences.

 

Toronto-Montréal, le 25 février 1984.

 

© André-Guy Robert, 1984
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

« Paraboles monologuées » publiées simultanément dans :

Mœbius, numéro 23,
Montréal, quatrième trimestre 1984, 110 p. [p. 3-10];
première version, tronquée[6];
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Écrits du Canada français, numéro 53,
Montréal, décembre 1984, 212 p. [p. 169-184];
seconde version; première épreuve corrigée par l’auteur;
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

Seconde version rééditée dans :

Solaris[7], numéro 61, « Fiction »,
Chicoutimi, mai-juin 1985, 44 p. [p. 34-36];
permis de reproduire accordé par l’éditeur.

 

[1]. Seconde version publiée (définitive).

[2]. Dans sa publication de la première version de La gravité (numéro 23 de la revue Mœbius) l’éditeur a omis cette section (réduisant le texte à ses trois dernières sections, renumérotées en conséquence). Nous reproduisons ici la seconde version de la section 1, « En vol », publiée dans Écrits du Canada français et dans Solaris.

[3].  En 1984, cette phrase était prémonitoire, encore aujourd’hui. Et si le terrorisme était un cri sorti d’une faute, qui appelle à l’examen de conscience?

[4]. L’auteur a tiré un enregistrement vidéo d’une lecture qu’il a faite de cette section en mars 2007, vidéo que sa fille a présentée deux mois plus tard dans le cadre d’un cours de psychologie humaniste à l’UQAM. Contre toute attente, elle a essuyé, de la part du professeur (!) et des étudiants une salve d’interprétations freudiennes et de jugements de valeur hargneux la visant personnellement, de même que son père. L’auteur déplore que sa fille ait fait les frais de sa prise de parole à lui. D’un autre côté, il déduit de cette mésaventure qu’il a bien travaillé : braquer le projecteur sur quelque chose d’apparemment « sensible » est le travail de tout écrivain sérieux. C’est aussi celui de tout photographe (ou artiste) sérieux. Douglas Kennedy : « En suspendant les films pour le séchage, j’ai été convaincu que cet aperçu d’anxiété […] possédait une force bien supérieure à une composition étudiée, que par hasard j’avais mis le doigt sur la tragique gravité de l’existence, sur une vérité dérangeante. » (L’homme qui voulait vivre sa vie, traduction Bernard Cohen, Paris, Belfond, Pocket no 10571, 1998, p. 129.) Phrase pleine d’à propos rencontrée le 21 mars 2017.

[5]. Dans la première version de La gravité, publiée dans le numéro 23 de Mœbius, ce sous-titre était suivi d’un exergue :

« On accédait au jardin
par une petite porte excessivement basse,
guère plus haute que les arceaux
que l’on plante en terre pour le jeu de croquet. »

Kafka

[6]. Dans le numéro 25 (été 1985) de Mœbius, l’éditeur a publié la note suivante (p. 4) : « N. B. : Nous avons tronqué de sa première partie le texte d’André-Guy Robert, La gravité, dans le numéro 23 de Mœbius, sans en avertir l’auteur. Nous le prions de nous en excuser. »

[7]. La réimpression de la seconde version du texte était suivie d’une note d’Élisabeth Vonarburg (p. 36) :

« Le texte d’André-Guy Robert a connu toute une odyssée. Il me l’avait envoyé il y a près d’un an maintenant, et nous nous apprêtions à le publier, lorsqu’il nous a demandé d’en remettre la publication : une revue littéraire (Écrits du Canada français, pour la nommer) désirait le publier mais demandait qu’il n’y ait pas d’autre publication avant trois mois. Nous avions donc décidé de garder La gravité pour ce spécial Fiction. Et voilà-t-il pas que (par hasard), nous découvrons que cette nouvelle a été depuis publiée par Mœbius, revue québécoise de littérature « générale » qui vient juste de quitter le royaume du Ronéotype. Situation encore assez fréquente au Québec, l’auteur n’en avait nullement été prévenu. Nous avons décidé de publier malgré tout La gravité parce que c’est un beau texte que nous avions eu en primeur… et que sans doute fort peu de nos lecteurs ont eu l’occasion de le rencontrer dans l’une ou l’autre des revues où il a été publié auparavant… »

 

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