Game Over

Aujourd’hui, au bureau, une fenêtre s’est ouverte sur une photo de moi marquée d’un grand X, et puis une autre, dix autres, en cascade, plein mon écran. Dix minutes plus tard, ça n’arrêtait toujours pas : les fenêtres s’ouvraient sans discontinuer, l’une par-dessus l’autre, avec des messages de mort, des invitations au suicide. Ils m’étaient tous adressés.

J’ai téléphoné à notre chef; il m’a dit avoir été prévenu de la chose. Il a refusé d’identifier mes harceleurs. « C’est une conspiration! » ai-je crié. Il m’a raccroché au nez. Mon chef! Il m’a raccroché la ligne au nez!

Je l’ai rappelé. Je suis tombé sur son répondeur. J’ai voulu lui envoyer un texto… Impossible : je recevais des centaines de messages identiques qui m’empêchaient d’accéder au clavier : « Anonymous222 #IsOverParty » Une épouvantable crampe m’a tordu la main, et je n’ai pu retenir le téléphone… Trop tard pour fuir. Je commençais à me pétrifier.

GAME OVER

GAME OVER

GAME OVER

 

Laval, du 2 avril au 2 juin 2021.

 

© André-Guy Robert, 2021
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Texte publié dans :
Entrevous, revue d’arts littéraires,
numéro 16, section « Tour de phrase »,
sous-section « Y a-t-il une micro,
nano ou nouvelle brève dans ma tête? »,
Société littéraire de Laval, Laval, juin 2021, 78 p. [p. 57];
Entrevous est une revue numérique en ligne.
http://sll-entrevous.org/revue-entrevous/numeros/
Permis de reproduire accordé par l’éditeur.

L’auteur a lu cette nouvelle en public
lors du lancement virtuel du numéro 16
tenu sur Zoom le 15 juin 2021.

 

 

Annexe 1. Version d’origine

Le texte publié que vous venez de lire est une version réduite de la nouvelle ci-dessous. On peut considérer que les deux textes forment un diptyque sur le thème de l’ostracisation, pratique d’intimidation liée à la culture du bannissement (cancel culture, en anglais).

 

 

André-Guy Robert

Le poids des autres

 

« Moi, c’est les salles pleines qui m’inquiètent
quand quelqu’un prône la haine. »

JOANN SFAR

À l’émission La grande librairie,
TV5, 21 juin 2020.

 

Il y a trop de bois mort, et pas juste du bois.

Depuis quelque temps, le poids s’accumule que c’en est inquiétant. J’ai lu sur Internet que ça pourrait faire tomber la planète.

Tenez, l’autre jour encore, une maison s’est effondrée. On peut comprendre. C’était sous le poids d’un handicapé assisté social. La belle affaire! Ce n’est pas lui qui va payer pour les dommages. Un autre qui échappera aux poursuites : on l’a retrouvé sans vie. « Sans vie », c’est ce que les journalistes écrivent quand on trouve un cadavre. C’est à croire que je suis le seul avec mon groupe à appeler les choses par leur nom.

Les autres pensionnaires nous ont rapporté que l’écroulement s’est annoncé par une série de craquements comme ceux qu’on entend dans Titanic quand DiCaprio parcourt les coursives inondées. Des murs se sont lézardés sous leurs yeux : de larges fissures; le parquet a suivi, il se distendait… Ils ont poussé des oh! et des ah! Pas besoin de vous dire qu’ils ont galopé pour sortir. Notre petit groupe les attendait sur le trottoir d’en face. À l’air libre, ils tremblaient encore; certains pleuraient. Ça me retourne toujours, ces dommages collatéraux.

Presque en même temps, le corps a traversé le plancher. Crac badaboum! Traversé, je vous dis.

La chute a soulevé un tel nuage qu’on aurait juré qu’il y avait le feu, mais non. Le souffle du diable qui sortait par les fenêtres brisées, c’était la poussière, seulement de la poussière. Évidemment personne n’a vu le corps tomber. Mais on a vu les décombres.

Les pompiers sont arrivés, la police, le propriétaire et puis un camion spécialisé. On a dû sortir le corps avec un appareil de levage. C’est vous dire le poids.

Oui, parce que depuis un certain temps, quand on dit du mal de quelqu’un, allez savoir pourquoi, il se transforme en pierre.

 

* * *

 

Si certains gardent forme humaine, la plupart la perdent durant la mutation. Pour celui-ci, il n’avait déjà plus tellement forme humaine, alors imaginez.

Les gens ont naturellement tendance à se recroqueviller quand ça va mal; ils prennent donc souvent la forme d’une énorme pomme de terre. Ça fait partie des vérités que la réalité ne cuisine pas. Désolé pour la crudité du jeu de mots, c’était trop drôle.

Quand je vois ces grosses pierres, qui ont été des présences dans la vie et sur Internet, et même des personnes aimées, allez savoir! ça me rappelle les moulages que j’ai vus au musée. Ceux de l’exposition Pompéi. À cette époque, il y avait moins de patates : on voyait encore la forme des jambes, des bras, et même de la tête.

Devant les gros tubercules d’aujourd’hui, les enquêteurs chargés d’identifier les corps s’arrachent les cheveux. C’est plutôt risible, vous ne trouvez pas? À quoi sert-il d’identifier des gens méconnaissables que nous avons annulés précisément parce qu’ils étaient nuls?

Quand les officiels trouvent ce poids mort, ils en perdent leurs moyens et retournent au fondement de l’affaire : comment s’en débarrasser? Je vous le dis tout net : les spécialistes en levage font leurs choux gras de ces pommes de route. Ils en remplissent les carrières abandonnées. On ne va plus à la morgue pour identifier les corps, on va à la carrière! Des promoteurs de notre groupe ont eu la brillante idée de transformer ces cratères en fosses communes. Pour les jeunes, c’est une carrière d’avenir, si j’ose dire. Allez voir sur Instagram : il y a beaucoup de photos de ces petits menhirs. Qu’ils reposent en paix, comme on dit. Quant à moi, ils peuvent bien rester couchés.

Selon un post viral, la chaleur serait en cause dans le processus de transformation de la chair en pierre. Des sites douteux affirment que ça aurait débuté avec le prétendu réchauffement climatique. Serait-ce dû à l’évaporation? On ne le sait pas encore.

Certains prétendent que les personnes pétrifiées vivent maintenant d’une sorte de vie minérale dont la conscience, très ralentie, ne serait pas tout à fait disparue. Des manifestants ont défilé dans les rues pour défendre les droits des humains pétrifiés. Ils ont obtenu que les corps fossilisés demeurent à l’air libre, au cas.

 

* * *

 

Une chose est sûre : les gouvernements sont irresponsables, c’est prouvé. Vous n’avez qu’à googler « irresponsable », et vous allez trouver douze millions huit cent mille résultats en 0,5 seconde. Et si ça ne vous convainc pas, sachez que les politiciens et les riches sont à la solde des paradis fiscaux. Ça vous en bouche un coin, pas vrai?

Aujourd’hui, la démocratie, c’est chacun pour soi. Il fallait qu’un mouvement citoyen se forme. Nous nous sommes reconnus et regroupés sur Facebook sous le nom de Légion d’honneur, car nous sommes légion et que l’honneur, c’est notre valeur cardinale. Les compromis, ça mène aux compromissions. Il faut donc que ça cesse. Nous avons pris sur nous de faire respecter Le Droit Chemin. Nous avons publié notre manifeste sur le Dark Web pour attirer les hackers qui nous financent.

Nous nous sommes ouvert des comptes sur les réseaux sociaux, et depuis nous mitraillons les SDF (quels emmerdeurs!), les LGBTQQ+ (pourraient pas être comme tout le monde?), les Noirs (font peur en groupe, ces gros bras!), les #MeToo (des saintes-pas-touche!), les importés (tous des terroristes et des violeurs, un président l’a dit), et j’en passe des ci et des ça, j’en ai toute une liste. En plus, ils voudraient qu’on soit pour la vaccination, l’avortement et le port du masque. C’est dans leur culture, il paraît!

Notre objectif : les effacer d’Internet et de la vraie vie. Vous pourriez faire comme nous. Il suffit de choisir son combat.

Notre groupe fait partie de l’organisation la plus active de la planète. Internet, ce n’est qu’un front parmi d’autres. Nous avons commencé à construire des bunkers climatisés, et à les fournir en vivres et en armes. Il y aura une guerre de l’eau. Nostradamus et le calendrier des Aztèques l’on prédit. C’est la vérité. Les sceptiques peuvent bien nous tourner en dérision tant qu’ils voudront, ils ne riront plus quand ils mourront de soif. Lorsque la Grande Sécheresse les fera cuire, nos voisins deviendront nos ennemis. C’est déjà arrivé au Rwanda, en Bosnie, au Myanmar, et j’en passe. C’est triste à dire, mais il faudra être prêt à s’entretuer pour survivre. Moi, je pense qu’il faut compter sur la surprise. L’avantage ira à ceux qui lanceront l’offensive.

 

* * *

 

Aujourd’hui, j’ai reçu un message haineux. Tout de suite après, une fenêtre s’est ouverte sur une photo de moi marquée d’un grand X, et puis une autre, dix autres, en cascade, plein mon écran. Dix minutes plus tard, ça n’arrêtait toujours pas : les fenêtres s’ouvraient sans discontinuer, l’une par-dessus l’autre, avec des messages de mort, des invitations au suicide. Ils m’étaient tous adressés.

J’ai téléphoné à notre chef; il m’a dit avoir été prévenu de la chose. Il a refusé d’identifier mes harceleurs. « C’est une conspiration! » ai-je crié. Il m’a raccroché au nez. Mon chef! Il m’a raccroché la ligne au nez!

Je l’ai rappelé. Je suis tombé sur son répondeur. J’ai voulu lui envoyer un texto… Impossible : je recevais des centaines de messages identiques qui m’empêchaient d’accéder au clavier : « Anonymous222 #IsOverParty » Une épouvantable crampe m’a tordu la main, et je n’ai pu retenir le téléphone…

 

* * *

 

À la demande de la police fédérale, je me suis présenté au cimetière de West Side. C’est une ancienne carrière à ciel ouvert qui a récemment été convertie en nécropole pour les personnes pétrifiées.

J’ai dû présenter une preuve d’identité, vider mes poches sur une table, franchir un détecteur de métal, me désinfecter les mains, placer un masque chirurgical sur mon visage et suivre trois officiers à deux mètres de distance jusqu’à trois Cadillac Escalade Premium Luxury 4×4 noires. On m’a fait monter dans celle du milieu. Je me suis retrouvé coincé entre deux des colosses; le troisième a fait démarrer le moteur. Les trois véhicules se sont ébranlés en même temps. Nous avons roulé au pas jusqu’au fond du cratère.

Durant la descente, il régnait un silence feutré dans l’habitacle. Un silence de mort.

En bas, on m’a fait comprendre qu’il fallait descendre.

Dehors, la vue était surréaliste. Pour seul horizon, un mur de pierre en spirale sur 360 degrés. Sur une distance étonnante, le sol plat était couvert de pierres, disposées en rangées, chacune de la taille d’un être humain. La plupart étaient informes. Sur certaines toutefois, on voyait poindre ce qui avait été un pied, une cuisse, une tête, un bras. Humains. On aurait dit des sculptures inachevées, à peine extraites de la pierre; l’œuvre d’un sculpteur incapable de mener ses projets à terme.

Les officiers marchaient d’un pas sûr. Ils savaient exactement où me conduire.

— C’est ici, dit l’un d’eux.

À la main tordue, je l’ai reconnu tout de suite. Il en faisait trop, la grosse tête. Je vais confirmer l’annulation à notre chef, mais avant : signer l’entente de non-divulgation. Anonymous222 ne doit pas devenir un autre de ces « martyrs ».

 

Laval, du 17 au 22 juillet et le 11 octobre 2020.

 

© André-Guy Robert, 2020, 2021
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

 

Annexe 2. Commentaire de l’auteur

Depuis que les Facebook, Twitter et autres Instagram ont démocratisé la parole, le discours privé se fait lire et entendre sur la même place publique que celle des officiels. Ravis d’avoir mis la main sur des porte-voix, tribus d’idées, mouvances et autres clans proclament désormais des libelles dictés par une mafia de la rectitude. La populace branchée d’aujourd’hui, tout comme celle du Moyen Âge, raffole des scandales, se prête aux dénonciations, participe aux lynchages médiatiques, se masse aux exécutions sommaires, y met du sien et en rajoute à plaisir… tant que ce sont les autres, bien entendu, les incriminés! Les cœurs de chair ont vite fait de montrer leur noyau de pierre. Ce qui m’a donné l’idée que ces Méduse auraient le pouvoir de pétrifier leurs victimes. Cette forme moderne de justice tribale qui obéit à la girouette de l’opinion est en elle-même une menace et un poids.

 

Télécharger la version PDF de ces textes.

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