Mirages de conscience

 

« La mémoire cette anguille »

ALICIA GALLIENNE
L’autre moitié du songe m’appartient
Éditions Gallimard, 2020, p. 329.

 

Êtes-vous bien sûr de ce que vous avez vécu récemment? Pourriez-vous jurer sur la Bible que les événements se sont déroulés de telle ou telle manière? Pour ma part, je n’oserais plus, après ce qui m’est arrivé récemment.

*

Il y a quelques années, ma femme a rapporté de l’Ouest canadien un petit animal en peluche, un élan d’Amérique, qu’on appelle chez nous un orignal. Cet animal emblématique des forêts profondes du Canada est plus grand qu’un cheval, et le mâle porte un panache caractéristique de grande envergure.

La peluche est restée sur une tablette décorative assez longtemps pour prendre la poussière.

Un jour que nous gardions notre petit-fils, l’orignal a attiré son attention. Il a demandé à le prendre dans ses bras. Coup de foudre. Félix passa la journée en compagnie de son nouvel ami. Le moment de la séparation s’annonçait douloureux. Ma femme se décida pour un don! Depuis, Félix trimballe « Orimiel » avec lui. Ils sont inséparables.

Récemment, ma femme et moi avons amené Félix en auto de Laval à Rimouski : six bonnes heures. En chemin, nous avons fait une pause dans une halte routière près de Québec. Je revois le long stationnement, la table à pique-nique où nous avons pris notre lunch, l’aire de jeux où Félix a grimpé et le bâtiment d’information touristique.

Arrivé à destination, Félix a retrouvé sa maman, notre fille. Nous avons monté la tente, pris le repas et fait rôtir des guimauves sur le feu.

Au moment du dodo, Félix s’est mis à chercher Orimiel. Tout le monde est parti à la chasse. Nous avons inspecté les bagages à la lampe frontale, le contenu de l’auto, celui des tentes. Introuvable. Il n’était pas assez gros, l’orignal. Du moins, pas aussi gros que le cœur de Félix. « Orimiel! Orimiel! » Il était inconsolable, notre Félix.

*

Nous avons creusé notre mémoire. Je ne voyais qu’un seul endroit où nous aurions pu oublier la peluche : à la halte routière. Pourtant, j’étais certain d’avoir inspecté la table à pique-nique et l’aire de jeux avant de repartir : je n’avais rien laissé derrière. En même temps, j’étais certain que Félix avait Orimiel durant le repas, ma femme aussi.

Félix lui-même, après un moment d’hésitation, est revenu nous confirmer qu’il se souvenait maintenant avoir eu Orimiel avec lui au moment du repas. (Il m’a semblé le revoir, posé sur la table à côté de Félix.) Félix avait dû le replacer sur le banc et le faire tomber sans faire exprès au moment de sortir de table pour courir vers l’aire de jeux. Il était vraisemblable que je ne l’aie pas vu à terre au moment de mon inspection : les pattes d’une table à pique-nique sont assez massives pour masquer une peluche à la vue.

Impossible de faire une recherche sur Internet pour trouver le numéro de téléphone de la halte routière afin nous informer à distance : nos téléphones étaient tous déchargés, inutilisables, et ils le sont restés toute la semaine.

Rimouski étant à trois heures et demie de route de Québec, il fallait se résoudre à attendre la fin de notre séjour au camping. Sur le chemin du retour, nous arrêterions à la halte routière nous informer du sort d’Orimiel. En attendant, il faudrait s’en passer toute une semaine! Une éternité pour Félix.

Il arrive heureusement que les choses s’arrangent pour consoler les enfants. Allez savoir pourquoi, notre fille trouva à la boutique pour touristes du Canyon des Portes de l’Enfer une intervention directe du Ciel : une peluche en forme d’orignal presque identique à Orimiel. Pas besoin de vous dire qu’elle s’empressa de l’acheter. Même si son poil était plus pâle que celui d’Orimiel, il passa pour son petit frère aux yeux de Félix, qui l’appela aussitôt « Moudou ».

Félix passa le reste des vacances à câliner Moudou et à veiller à ce qu’il ne s’égare pas. Entre eux, c’était l’affection, mais je voyais bien que ce n’était pas la passion du premier amour.

*

Nous étions certains, ma femme et moi, qu’à l’aller, nous nous étions arrêtés à la dernière halte routière avant d’arriver à Québec. Sur le chemin du retour, nous avons donc ignoré les deux haltes routières que nous avons rencontrées entre Rimouski et Québec. Passé Québec, nous avons surveillé attentivement la première halte qui se présenterait, celle où avions dû abandonner ce pauvre Orimiel.

Dans notre souvenir, le temps qu’il nous avait fallu pour couvrir en auto la distance entre la halte et Québec devait être de l’ordre d’une dizaine de minutes. Vingt minutes plus tard, nous n’avions toujours pas croisé de halte routière. Au bout d’une bonne demi-heure (était-ce bien une demi-heure?), il s’en profila une, de biais avec une autre, ce qui correspondait à mon souvenir. Il fallait désormais trouver un viaduc pour faire demi-tour. Quelques kilomètres plus loin : un viaduc!

Nous voici haletants. En revenant sur nos pas, la halte est en vue. On écarquille les yeux. Surprise : ce n’est pas tout à fait la même. La voie d’accès au stationnement s’apparente à celle de notre souvenir. Pourtant, cette fois-ci, la halte est… fermée! Pas de tables à pique-nique, pas d’aire de jeux, pas d’information touristique. Ce n’est pas la bonne. À l’aller, nous avons dû nous arrêter à la première halte après Québec et non avant! Pourtant, nous étions si sûrs! Nous avons été mystifiés, et Félix a de nouveau le cœur gros.

Il faut maintenant trouver le moyen de reprendre la route dans le sens contraire (vers Montréal), et il se met à pleuvoir à verse. Encore des kilomètres… avant de trouver une route secondaire abandonnée qui nous ramène miraculeusement au viaduc!

*

Nous allons reconduire notre fille et Félix chez eux, et nous rentrons à la maison.

Nous avons déchargé tous les bagages et l’équipement de camping, et nous n’avons toujours pas vu Orimiel. Je le déclare perdu. Si nous l’avons oublié il y a une semaine à une halte routière entre Québec et Rimouski, un enfant l’aura sûrement trouvé et adopté, sinon il sera aux objets perdus. Nous ne ferons pas trois heures de route pour vérifier.

Coup de théâtre : Orimiel est sur notre lit… avec la casquette de Félix que nous avons cherchée partout! Si vous n’avez jamais vu des grands-parents sauter de joie…

*

Voilà donc une histoire qui finit bien.

Immédiatement, nous avons transmis à notre fille une photo d’Orimiel coiffé de la casquette de Félix, et le lendemain, nous sommes allés présenter Orimiel à Moudou. Félix était aux anges. Pour une fois, on peut dire que les portes de l’enfer se sont ouvertes sur le ciel.

Mais il aurait pu en être autrement dans un procès. Quelqu’un aurait pu être condamné sur la foi de vibrants témoignages erronés.

Quand des témoins jurent dur comme fer, et la main sur la Bible, qu’ils ont vu ceci et cela, entendu ceci et cela, après des mois et des années suivant le fait, peut-on les croire? Nous étions deux à penser que la halte routière se trouvait avant Québec; nous étions trois à croire que Félix était parti de la maison avec Orimiel et qu’il l’avait à la table à pique-nique. Nous aurions pu le jurer, or c’était faux, et cela s’était passé le jour même, imaginez!

De cette expérience, je tire deux conclusions :

  1. Lorsque j’affirme qu’une cause est perdue, je suis peut-être sur le point d’être contredit par la réalité.
  2. Nos souvenirs ne sont peut-être en fait que la réinterprétation de perceptions aléatoires… qui, au surplus, peuvent se modifier au contact de celles des autres.

*

Qui peut affirmer connaître la réalité des faits? Perçue sous divers angles par plusieurs observateurs, une sculpture révèle plusieurs profils, parfois contradictoires. De même en est-il des faits. Qui peut se targuer d’avoir une perception globale d’une sculpture, d’une circonstance? Le sculpteur? Le juge? Il faudrait que l’un ou l’autre puisse les percevoir sous tous les angles à la fois.

Citons le cas de Donald Trump. Lui et ses supporteurs vivent dans un monde parallèle à celui de leurs détracteurs. Perceptions! Perceptions?

Il n’y a plus de consensus même à propos des faits, ou si peu! Même le savoir scientifique est mis en doute.

D’abord « détecteur de mensonges » au Toronto Star, le journaliste canadien travaillant aujourd’hui pour CNN aux États-Unis, Daniel Dale est « un vérificateur de faits des déclarations de Trump en temps réel ». Il « détecte entre sept et dix “mensonges” par jour ». « Il a été le premier, rapportait Frédéric Arnould hier soir au téléjournal, à oser utiliser ce terme pour la plupart des faussetés du président. »

Un autre vérificateur de faits, Glenn Kessler, rédacteur en chef du Washington Post, se montre réticent à utiliser le mot mensonge : « Je ne suis pas dans la tête du président. Il semble souvent croire à ses propres faussetés. Donc comment pourrais-je dire que c’est un mensonge s’il pense que c’est vrai? »

Pour mentir, c’est-à-dire déformer ou manipuler la vérité sciemment, il faudrait au premier chef être capable de distinguer le vrai du faux.

Dans notre cas, personne ne pensait mentir même si nous disions des faussetés. Nous étions tous de bonne foi. Nous avons seulement pris nos mirages de conscience pour la réalité. Ça aurait pu être plus grave si nous avions été en plein Sahara, à la barre des témoins ou à la tête d’un pays.

 

2020-07-28

 

© André-Guy Robert, 2020
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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