Observations sur « Le Retour du fils prodigue » de Rembrandt

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Rembrandt, Le Retour du fils prodigue (1668).

Le sujet biblique

Rembrandt représente ici l’accueil que le père fait à son fils dans une parabole du Nouveau Testament que Luc rapporte dans son Évangile (Lc 15:11-32), celle dite « du fils prodigue » : un fils qui a dilapidé son héritage du vivant de son père se retrouve dans une situation misérable quand survient la famine. Pour se tirer d’affaire, il décide de rentrer à la maison familiale, d’avouer son erreur et de se faire embaucher par son père comme simple employé. Voyant son fils revenir à la maison, le père court à sa rencontre et lui fait fête sans poser de questions. « Mon fils que voilà était mort, dit-il, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. » (Lc 15:24).

 

Examen d’un détail

La présence de plusieurs témoins dans le tableau de Rembrandt semble suggérer au spectateur comment lire la scène représentée : en prendre acte et en tirer une leçon édifiante. De ce point de vue, la composition s’explique : elle servirait un objectif didactique. Mais laissons cela aux spécialistes.

Aux yeux du spectateur moderne, les témoins du tableau détournent l’attention de ce qui devrait la retenir : la rencontre père-fils.

Concentrons donc notre examen sur la manière dont Rembrandt a représenté l’accueil du père à son fils, et, pour cela, recadrons le tableau :

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L’accueil du père miséricordieux à son fils repentant.

Ainsi recadrée, la scène publique passe à l’intime : une affaire entre deux personnes, un père et son fils. Une histoire d’amour. Celle d’une réconciliation.

Le peintre aurait pu se borner à produire une image édifiante. Il n’en est rien. Comme un bâtisseur, il a manifestement conçu un plan, dressé la charpente; sur des figures géométriques, il a appliqué la figure des personnages. Autrement dit, la structure, conçue pour servir le propos, entre en résonance avec le sens de la parabole représentée et la porte encore plus loin. Essayons de voir comment.

 

Deux triangles

Comme ici la figuration s’appuie sur une structure abstraite, il nous faudra retrouver le plan derrière l’image.

Rembrandt inscrit l’amour filial dans un losange formé par deux triangles :

  • l’un, rouge, couleur des prélats de l’Église, pointe vers le haut, la transcendance; il représente traditionnellement la Trinité (∆); reposant solidement sur sa base, il symbolise la stabilité; il s’inscrit donc dans l’éternité;
  • l’autre, pâle, couleur du visage du père de la parabole, pointe vers le bas, l’immanence; il représente traditionnellement le sexe de la femme (∇); reposant en équilibre sur un sommet, il symbolise la précarité; il s’inscrit donc dans le temps, c’est-à-dire à l’instant précis où l’enfant retrouve sa place dans le giron du Créateur, au centre du losange.

Le projet de Dieu sur les Hommes se joue sur une rencontre, symbolisée par la base commune de deux triangles.

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Accolés l’un à l’autre en miroir, ces triangles représentent l’union de principes complémentaires : le père et le fils, Dieu et la Création. Dans l’optique chrétienne, ils peuvent aussi évoquer des unions plus subtiles :

  1. celle, mystérieuse, du Saint-Esprit et de Marie,
  2. celle, mystique, de Dieu et de l’Église,
  3. celle, présumée, du père et de la mère du fils prodigue,
  4. celle, physique, de l’homme et de la femme en général…

… de même que leurs fruits respectifs :

  1. l’incarnation de l’amour divin en Jésus-Christ,
  2. la foi manifeste du croyant,
  3. le fils revenu à son père,
  4. les enfants.

Rembrandt nous invite à lire son tableau de la tête miséricordieuse du Père à ses mains ouvertes en passant par son cœur où s’appuie le visage du fils. La rencontre de la transcendance et de l’immanence se lit donc de haut en bas.

 

Un cercle

Si on relie par des droites les sommets du losange formé par les deux triangles, on se rend compte que la tête du fils se trouve inscrite dans un cercle. N’est-ce pas ainsi qu’on représente le Christ : un cercle traversé par une croix?

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Le titre du tableau ne nous disait pas tout. « Le retour du fils prodigue » n’était sans doute qu’une indication pour faire référence à la parabole. Il ne nous en donnait pas l’objet. L’examen des deux triangles nous a montré qu’il s’agissait plutôt de la rencontre d’un père et de son fils, et plus précisément, de l’accueil bienveillant que le premier réserve au second.

En posant en filigrane sur la tête du fils pécheur un cercle traversé par une croix, signe du Christ, Rembrandt porte la scène sur le plan mystique. Le Retour du fils prodigue parle en fait de la Rédemption, du mystère christique de la rémission des péchés. Cela, seule la structure géométrique, invisible à première vue mais inscrite dans le tableau, pouvait nous le révéler.

Mais il y a plus.

 

Un angle

Nous avons étudié jusqu’ici un losange orienté verticalement. Or, le regard du père, lui, introduit une inclination dans ce losange : il est penché.

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Si l’on trace une droite sur l’angle du nez, on découvre, ébahi, qu’au point d’intersection de cette oblique et du côté inférieur gauche du losange, des angles droits se forment. Nous constatons alors que ce point d’intersection se trouve sur la tangente du cercle que nous avons repéré précédemment, formant un angle de 11°. Le père ne regarde pas son fils verticalement; ce n’est pas un justicier. Il incline la tête, geste affectueux, proprement humain. N’est-ce pas pour exprimer sa compassion?

Comme on le voit, la géométrie sert à l’expression des sentiments. Mais il y a aussi la figuration. Celle des mains, par exemple.

 

Les mains

Elles se posent avec naturel sur le dos du fils. Elles sont ouvertes, c’est-à-dire désarmées. Mais si on les regarde de plus près…

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… on découvre qu’elles sont différentes : étroite, la droite paraît être celle d’une femme, la gauche, large, celle d’un homme. Ensemble, elles expriment un autre mystère, celui de la procréation. Car la transmission de la vie s’accomplit par l’union de deux êtres vivants, de sexes différents.

Si « […] le Dieu de Jésus-Christ est un père au cœur de mère », comme l’écrivait Yvan Mathieu (Prions en Église, vol. 62, no 12, 22 mars 1998, p. 2), il a, selon Rembrandt, les mains d’un couple. Voilà un trait d’égalité des sexes qui fait de ce tableau du XVIIe siècle une représentation étonnamment contemporaine.

 

1998-03-22
2020-05-08
2020-06-11 et 12

 

© André-Guy Robert, 1998, 2020
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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