Cinq Regards sur « Le Prisonnier » de Georges de La Tour


Il y a quelque temps, un ami m’a donné un livre admirable : Les plus beaux textes de l’histoire de l’art choisis et commentés par Pierre Sterckx (BeauxArts éditions, 2009). L’auteur y met en parallèle des méditations critiques ou littéraires et les tableaux qui les ont inspirées. À mon tour d’en publier une, cette fois-ci en réponse à ceux d’un peintre et d’un poète.

Le Prisonnier ou Job raillé par sa femme (vers 1644) de Georges de La Tour, que je reproduis ci-dessous, fait face, dans cette anthologie, au commentaire qu’en a donné le poète René Char dans le recueil Fureur et Mystère, titre qui en dit long sur sa date de publication : 1948. Les curieux pourront lire son texte ici : https://sites.google.com/site/feuilletsdhypnosderenechar/home/1625-1650-le-prisonnier-de-georges-de-la-tour.

Là où René Char voit dans ce tableau un ange dont les mots « portent immédiatement secours » quand les ténèbres hitlériennes privent les êtres de tout dialogue humain, je prétends qu’on peut voir aussi bien une servante de l’Adversaire, Adversaire qui soumet un prisonnier démuni au confinement et à la cruauté. N’oublions pas que Job est l’archétype biblique du Juste dont la foi est mise à l’épreuve par Satan, avec la permission de Dieu, et cela, même dans sa chair, à condition qu’il lui épargne la vie.

Comme vous le voyez, les interprétations les plus opposées varient selon le regard qu’on y pose. C’est comme pour une sculpture : cinq observateurs en verraient des profils différents. Ils pourraient se disputer sur le sens de la sculpture, chacun aurait raison, selon son point de vue. De même ai-je posé sur mon sujet cinq « regards » différents, mot que j’emprunte à Oliver Messiaen et dont j’ai coiffé mon texte.

Voici donc Cinq Regards sur Le Prisonnier de Georges de La Tour.

En cette période de confinement mondial, ayons une pensée pour les prisonniers — d’opinion, notamment — qui croupissent dans des prisons faites pour les briser.


 

Cinq Regards sur Le Prisonnier
de Georges de La Tour

 

Méditations subjectives

Le Prisonnier.jpg
Georges de La Tour, Le Prisonnier ou Job raillé par sa femme
(vers 1644; Musée départemental d’art ancien et contemporain, Épinal).
Job est l’archétype du Juste dont la foi est mise à l’épreuve par Satan, avec la permission de Dieu.

 

1. Visite médicale

On a privé quelqu’un de lumière. On l’a enfermé vivant dans la nuit du tombeau. Ses yeux faits pour voir, une volonté adverse les a contraints de ne rien voir. La volonté, c’est tout ce qu’il faut pour anéantir quelqu’un. Sa signature : un plafond bas, un sol glacé, des murs étroits, des présences qui forcent l’imagination. L’imagination, la volonté. Faisons-le attendre jusqu’à ce qu’il perdre la mesure des heures : qu’il finisse par s’embrouiller! Dénudons-le jusqu’à ses corps mous : que les fièvres l’envahissent par tous les pores! Son esprit battra si fort qu’il entendra ses pulsations.

Quand des bruits métalliques le tirent de sa torpeur, le prisonnier est ébloui par la lumière. Ses yeux se fixent sur la flamme d’une chandelle et se mettent à brûler. À travers ses larmes étoilées, bouge la silhouette de quelqu’un. Une main froide sur son front : Fait-il de la fièvre? On lui regarde le fond des yeux (regard clinique) : Peut-il encore en prendre? Oui? « Viens et suis-moi. » La science, l’imagination, la volonté. Tout ce qu’il faut.

Quand le prisonnier revient, il est couvert de marques, texte facile à lire. On l’a chapitré jusque dans sa chair. C’était écrit.

 

2. Jugement et condamnation

C’est un prisonnier à disposition. Ses genoux sont jaunes, lisses comme ceux des malades. Il s’avarie. « Quelle odeur infecte! Tu es encore là? » demande la gardienne. (Elle projette sur toute la tête l’ombre de sa main.) « L’obscurité de cette geôle n’a pas suffi à te faire disparaître? » (Elle est venue avec une chandelle pour y voir.) « Ça fait des mois que ça dure : regarde-moi cette barbe! »

Comment ne pas lever un regard hébété quand la plus faible lumière s’attaque aux yeux?

La vue des miséreux rend les surveillants irascibles, à un doigt de la colère.

« Tu l’auras voulu! Debout. Allez, debout! On n’en finit plus avec toi. »

Quand le prisonnier revient, l’encre n’est pas encore sèche. Un texte sur la souffrance écrit par celui qui la cause, voilà qui est suspect.

 

3. Hallucination

La clarté le réveille. Sa femme est là! Elle le réconforte.

« Comment as-tu fait? dit-il. Ils t’ont laissée entrer? »

Elle se tient debout au-dessus de lui et ne répond pas. Il la regarde aux yeux, les yeux qu’elle porte sur lui quand il la connaît. (Maintenant qu’elle le voit, il s’abandonne.) Du dos de la main, elle vérifie la température de son front. Leur silence dure une heure; ils n’ont rien à dire. Quand la femme s’estompe à sa vue, l’homme s’avise que la clarté disparaissait, que la nuit va l’avaler. Il écarquille les yeux et ne voit plus rien; il tend les bras alentour, ne rencontre que le vide. « Est-ce que j’ai rêvé? »

Ses mains sont froides. Un grelottement s’empare de lui, violent, semblable à celui qui secoue les femmes après l’accouchement. Il n’y a pas de prison plus étroite que celle du corps.

 

4. De profundis

Le Prisonnier atteint au plexus. Le Prisonnier ou Job raillé par sa femme. De Georges de La Tour.

Qu’est-ce que c’est que cette femme? porteuse de lumière. La geôlière?

qui fait la leçon (ou qui explique quelque chose — le confinement? l’obscurité? le prochain supplice?) à cet homme…

réduit à la nudité

de quelqu’un dont les traits se dissolvent.

Serait-elle la femme de Job, je ne vois en elle ni raillerie ni motif de raillerie.

 

Elle porte assez de vêtements pour deux. (Serait-elle enceinte?)

Mais elle ne pense pas à cela. Elle n’a d’yeux que pour ceux du prisonnier. (Relation particulière?)

Elle ne voit pas qu’il faut réchauffer l’homme.

Elle ne remarque pas que les doigts entrelacés sont en train de fusionner les deux mains. (On ne s’imagine pas comment il serait encore possible de les séparer, ces mains, attachées si longtemps l’une à l’autre qu’elles ne forment plus qu’un seul boulet de prière.)

À l’homme assis, elle parle de haut, en surplomb.

Sur le tablier, aucune tache pour l’instant, mais la robe est couleur sang. Voyez comme cet homme transi l’écoute, soumis et pâle, vidé.

Déréliction : tel est le titre secret de ce tableau qui en porte déjà deux.

 

5. Annonciation

Pour le captif, le moindre événement peut signifier la perte ou le salut.

Et si Job recevait la visite d’un ange salvateur? Envoyé d’en haut, porteur de lumière. À son approche, les ténèbres reculent. L’ange dit : « Je te salue, Job, le Seigneur est avec toi. Relève ta face : ta foi t’a sauvé. »

Job ne comprend pas. « Quand ai-je donné la preuve de ma foi?

— Quand tu as voulu prier pour ton bourreau. »

 

 

Laval, 21 janvier et du 14 au 21 avril 2020.

 

© André-Guy Robert, 2020
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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