L’autodestruction comme soupape

Quand on est enfant, il arrive que notre cerveau ne suffise pas à expliquer pourquoi nous nous sentons malheureux. On sent des fourmis dans les jambes; on ne tient pas en place; on est frustré, mais par quoi? On ne le sait même pas! C’est ça, le drame. Une agitation nous possède, qui nous fait donner des coups de pied au mur, au chien, aux amis. Tout nous impatiente, nous contrarie. On a envie de se battre, de mordre, de mettre le feu.

Quand la souffrance est trop grande, on passe à la deuxième vitesse : on fait exprès pour l’aggraver. Par exemple, on choisit son jouet préféré (vraiment : celui qu’on chérit le plus), on le prend à pleines mains et on le frappe jusqu’à ce qu’il éclate. « Mon jouet préféré, celui que j’aimais le plus! » Il est cassé maintenant! Je le regarde de mes yeux désolés, pauvre petite chose, et mon cœur saigne. Je crie, je hurle, je n’en peux plus de souffrir! Je souffre maintenant pour quelque chose : MON JOUET! À cause de quelqu’un : MOI! Pour me tourner le fer dans la plaie, je me dis qu’il n’est pas réparable, mon jouet préféré, qu’il ne sera plus jamais réparable. (Cette pensée relance mes sanglots.) Qu’est-ce que j’ai fait là? Malheur à moi! Pourquoi ai-je transformé ma souffrance vague en cette cassure irréparable?

Là, je pleure, je pleure jusqu’à la morve, jusqu’à en avoir mal à la tête. Parfois notre cerveau est à la dernière limite de la pauvreté. Il n’avance à rien, avec ses coups de rame dans l’eau. Alors, on se saborde pour être parfaitement justifié de se noyer dans le désespoir.

* * *

Quand je me réveille, je constate que j’ai dormi; qu’à force de pleurer, je suis tombé d’épuisement; je me suis anesthésié. C’est à travers cet engourdissement que je retrouve mon jouet brisé et que je me rappelle mon désarroi. Je vois bien qu’il est sorti de moi, mon jouet, qu’il est distinct de moi maintenant. Je le vois de l’extérieur, comme un témoin objectif de ce qui m’est arrivé.

À cet instant, je me sens courbaturé. Si je le pouvais, je comprendrais que je suis courbaturé comme mon jouet. Ou plutôt l’inverse : que mon jouet est brisé comme je l’étais moi-même avant de le casser. Que c’était moi, l’éreinté. Que j’étais brisé avant même de casser mon jouet. Que mon jouet préféré, c’était moi, moi! Que j’ai reporté ma souffrance sur mon jouet. Que ça a dissipé le trop-plein d’énergie accumulée. Détente sismique, éruption volcanique, tsunami. Il fallait que ça sorte. Et tant pis pour les débris; je les ramasse lentement, en silence, dans une sorte de tristesse vaincue.

* * *

Ce qui vient d’arriver à cet enfant, c’est ce qui arrive à beaucoup de personnes frustrées actuellement. Des adultes qui ont perdu leurs repères, que l’affrontement des opinions a déboussolées, que la surabondance d’informations contradictoires a rendues confuses, anxieuses ou radicales. Elles pensaient avoir fait au quotidien tout ce qu’il y avait à faire; elles ont pensé agir pour le mieux en tout, et pourtant, on leur fait des reproches (ou elles pensent qu’on leur en fait), ou encore elles s’en font à elles-mêmes. Elles sentent qu’elles auraient dû faire plus, qu’il faudrait qu’elles fassent plus. Un jour ou l’autre arrive le jour où ça suffit. C’est le bout du rouleau, la fin de la route, le « terminus, tout le monde descend ».

« Plus », c’est « trop ». Trop pour elles. Elles n’ont plus l’énergie. Elles sont malheureuses, tendues; et elles ne savent pas pourquoi. Elles n’arrivent pas à se débarrasser de leur mal à l’âme. Leur cerveau s’épuise à chercher, et Google ne trouve pas.

Un temps, elles s’en sont voulu de ne pas être comme les autres, et puis elles ont fini par les prendre en grippe, ces autres, qui donnent toujours d’eux-mêmes le selfie d’un sourire sur la plage. Ça finit par porter sur les nerfs, cette maison, cette voiture, ces voyages. Quand les réseaux sociaux commencent à leur renvoyer leurs insultes, à ces personnes frustrées, elles songent à la seconde vitesse : faire exprès pour aggraver les choses.

« Un forcené abat treize personnes », « Il tue sa femme, ses enfants et s’enlève la vie », « Un kamikaze se fait exploser dans un marché bondé ». Détente sismique, éruption volcanique, tsunami. Le désespéré, lui, ne sent plus rien. C’était le but.

* * *

À l’échelle des peuples, le schéma se répète. La tristesse se change en discours extrêmes. Le ton monte… De plus en plus, on fait exprès, on souhaite que « ça pète », que le pire arrive enfin, qu’il soit derrière. Au moins, l’énergie qui s’accumule se libérerait pour une fois, ça ferait baisser la tension. Après le souffle de l’explosion, on prendrait notre surdité pour le silence qu’on n’espérait plus, on prendrait la poussière qui retombe pour le signe d’un apaisement miraculeux…

Voilà où mène l’extrême incapacité de trouver une solution à son propre inaccomplissement.

* * *

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’inaccomplissement de soi inspire une tristesse telle qu’on finit par croire au soulagement de la détresse par l’autodestruction. Cela arrive surtout quand on vit seul dans son coin. Ou avec d’autres âmes en peine. Même en groupe, l’isolement peut être fatal.

L’expérience montre qu’on ne réalise pleinement son potentiel qu’avec autrui. On le voit dès le berceau : le bébé a un besoin vital de visages. Privé de présence humaine, il dépérirait. L’adulte n’est pas si différent. Il paraît autonome, c’est tout. En compagnie, il se débrouille; isolé, il s’embrouille, retrouve ses démons. La maladie, l’échec et le vieillissement lui rappellent à quel point il est foncièrement vulnérable. Il a besoin des autres, de faire partie des autres.

Allez! sortons de la maison. Traversons les écrans faussement tactiles! Allons voir si nos voisins, nos parents, nos amis sont toujours en chair et en os. Tandis que nous sommes en vie, reconnaissons que nous avons besoin les uns des autres pour échapper au désarroi.

On ne bâtit que des ruines sur la tristesse vague que l’on aggrave.

Allons donc en personne prendre des nouvelles des autres. Avec sincérité, humilité, chaleur et empathie. Ça nous désamorcera de nous-même.

 

2019-02-13

 

© André-Guy Robert, 2019
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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