À l’ancienne

Dans l’Est, un restaurant pas cher, à l’ancienne mode (on vous sert, il y a des banquettes, les serveuses portent un uniforme, on vous apporte d’emblée un verre d’eau, le pain est chaud). On voit au visage des serveuses et des clients que l’instruction coûtait trop cher, ou que la vie était trop dure pour l’instruction, je ne sais pas.

Un client en fauteuil roulant motorisé sortait du restaurant quand je suis entré : un moignon de jambe nu pendait, visible.

Je prends place à côté d’un vieux monsieur portant une cicatrice profonde à la gorge. Bientôt, il se lève, marche en boitant, appuyé sur une canne, pousse devant lui le fardeau de son énorme panse. Il vient à la caisse en calculant le pourboire. J’entends deux piécettes tomber sur la table. Je suppose qu’il a donné comme il pensait.

La clientèle est âgée, ouvrière, paisible.

Un Indien porte avec résignation son karma de busboy sous la forme d’un plateau rempli de vaisselle sale. Il disparaît par la porte battante de la cuisine.

Une délicate adolescente en noir, cheveux retenus en arrière par une pince qui leur laisse le mou d’un charme discret. Elle compte la monnaie sur le comptoir de la caisse. Elle sourit gentiment à tous ceux qui s’adressent à elle. Elle me paraît comme un puits de tendresse.

Je découvre à une remarque qu’il s’agit sans doute de la fille de la patronne, assise sur un tabouret derrière le comptoir et compulsant des livres de comptabilité.

À une serveuse, la jeune fille a dit : « T’as un client là-bas qui est prêt à commander. » On prend tôt des responsabilités ici. C’est elle, la fille, qui s’occupe de la caisse, qui ouvre le tiroir, qui touche à l’argent. Soudain, elle se tourne vers moi et me regarde fixement, tel un jeune renard (j’ai peut-être abusé de sa vue). Je soutiens son regard un instant, pas assez pour être impoli. J’ai eu le temps de constater que ses beaux yeux louchent.

Beaucoup plus tard, quand j’ai longtemps écrit sur elle, et après que je me sois vu en rêve lui lisant ce texte à voix haute au comptoir, je me présente à la caisse pour payer mon dû. À cet instant, elle parle au téléphone, dans une langue étrangère — du grec, peut-être, à en juger par l’animation, la sonorité proche des chansons d’Angelica Ionatos et le profil de ce nez, vu de près. Elle pose le combiné sur le comptoir, ouvre le tiroir-caisse, et deux splendides bracelets dorés glissent sur son poignet gracile. Un autre client lui murmure dans mon dos qu’il sort un instant pour « une commission » et lui promet de revenir tout de suite. Elle lui fait confiance parce qu’elle semble le connaître. Je n’ai pas vu sortir ce client; je l’ai juste senti passer derrière moi pendant que je regardais les mains de l’adolescente me rendre la monnaie et ses lèvres me sourire.

Dehors, une demi-lune flâne dans un ciel bleu. Je reçois pourtant plus d’une goutte de pluie. Je regarde le ciel — vraiment bleu! — et reçois une autre goutte, cette fois dans mes lunettes. Je ne sais pourquoi je suis si triste.

 

1998-06-02

 

© André-Guy Robert, 1998
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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