Zelenka : le « deprecationem nostram »

  • Le « deprecationem nostram » du Gloria de la Missa dei filii, ZWV 20 [1740, 61 ans] de Jan Dismas Zelenka [1679-1745, 66 ans] par le Kammerchor Stuttgart et le Tafelmusik Baroque Orchestra, dir. Frieder Bernius, Harmonia Mundi, 1990 (D-7800).

    Le « deprecationem » se trouve à la plage 5 [3:33-9:49] sous le titre « Qui tollis peccata mundi » [cliquer sur 17:32; durée : 9 min 52 s]; il est préférable de l’écouter dans le contexte du Gloria (plages 4 à 10) [cliquer sur 7:54; durée : 34 min 31 s].

 

À lui seul le Gloria occupe sept numéros sur les dix de la Missa Dei Filii. Le numéro 5, « Qui tollis peccata mundi… », me paraît particulièrement poétique. Surtout le « deprecationem » que Zelenka consacre tout entier à la musique, et seulement à la musique.

Ici, l’orchestre est une vaste mécanique qui soutient la rêverie poétique. Je suis emporté par le plaisir de constater qu’ici, on a tout son temps, qu’on a le droit, ici, de répéter le même mot plusieurs fois et sur tous les tons, qu’on se trouve dans le temps infini du plaisir de faire de la musique, d’entendre de la musique, de chanter. Le « deprecationem nostram », la prière que nous présentons à Dieu, se déplie à l’infini.

Notre prière que nous croyions une petite chose timide qui tenait au creux d’une seule main, notre prière qui commençait par une syllabe, « de », par deux syllabes, « depre », devient, avec le déploiement des mesures et de la main, un mot de trois, de quatre syllabes, « deprecati »; mais ce mot même ne s’arrête pas. La musique d’accompagnement le suggère, qui est une route large, une route entre nous et Dieu, un horizon de route, une route faite pour durer des minutes et des heures, à l’image de nos vies de prière allongées vers Dieu : « de-pre-ca-ti »…

Et c’est là qu’arrive l’excès, ce « o » qui s’étire, qui monte et qui descend, qui vagabonde en prenant tout son temps. Et l’auditeur, toujours tendu dans l’écoute de ce seul mot, n’en revient pas qu’il « fonctionne », qu’il ne se disloque pas, que l’orchestre-métronome le soutienne de tout le poids de sa présence calme et régulière, souffle dessous pour que le « o », pareil à une plume, continue de voleter; et c’est un papillon qui pourrait se poser ici et là mais qui remonte et vole, et vole, et ne se pose pas. Il faut plusieurs respirations pour souffler le « o » dans tous les méandres où il voulait aller, plusieurs respirations presque imperceptibles, « o-o-o-o-o… ». La musique seule compte. On ne se préoccupe de rien d’autre. Rien d’autre n’a d’importance. On a tout notre temps. L’auditeur jette un œil au livret. Il voit qu’il manque encore au mot la syllabe « nem », la sixième, qui risque de faire tache à côté du « o ». Eh bien, quand elle arrive, c’est la douceur d’une plume qui se pose, douceur impeccable, prête à s’envoler de nouveau, au moindre souffle.

Or, comme si cela n’était pas assez prendre le parti de la poésie, de la danse, de la musique, qui sont, comme la littérature, des arts de l’expression pure et libre, de l’exaltation du temps inutile, de l’action consacrée exclusivement au plaisir qui est le meilleur du meilleur… l’alto et le ténor et la basse… recommencent ce qu’a chanté la soprano et qui n’était que grâce et flânerie et chose essentielle.

Et l’on découvre encore et encore, et l’on sait que l’objet de tant de soins est un état de grâce particulier, celui de rester tout entier dans le plaisir d’entendre planer la musique et, de notre bouche vers les hauteurs, s’épancher notre chant d’imploration à Dieu.

 

1995-02-26

 

© André-Guy Robert, 1995
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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