Parcours d’un rédacteur accidentel

[1]

 

Son occupation parmi nous : mise en clair des messages… Non point l’écrit, mais la chose même. Prise en son vif et dans son tout.

Conservation non des copies, mais des originaux.

Saint-John Perse, Vents.

 

Dès que je me suis découvert une vie intérieure, je n’ai plus voulu qu’elle.

Je me la racontais à moi-même, étonné, enthousiaste, jaloux de mes découvertes. J’étais entré dans ma propre narration. Les mots se formaient tout seuls dans ma tête; ils y défilaient comme des chars allégoriques. Bientôt, ils trépignèrent et se jetèrent sur le papier, où ils coururent en tout sens. Quelle joie d’écrire!

Et puis de se lire en son propre avènement! Et de se relire à n’en plus finir. D’expérimenter, par la lecture, la possibilité d’entrer dans l’intimité d’une conscience. La sienne, d’abord, puis celle d’autres auteurs.

Quel choc alors! Il y avait là des cimes : Saint-John-Perse, Éluard, Alain Grandbois, Kafka, Isaïe même! Que m’importait de ne rien comprendre parfois, si quelque mot, quelque idée m’avait jeté par terre, avec tous les symptômes d’un embrasement de conscience : larmes aux yeux, chair de poule, arrêt sur l’image! Ah, littérature! Que de buissons ardents! Je savais désormais à quelle hauteur j’avais envie d’aller.

Mais il faut gagner sa vie.

* * *

Je tâtai de l’enseignement (de la littérature!) et compris sans tarder que j’épuiserais trop vite mes acquis. Je sautai du train en marche.

Une amie secourable me fit connaître la correction d’épreuves et m’embarqua sur une planche toute neuve en partance pour la gloire, la Charte de la langue française. Ce fut ma planche de salut, car il s’avéra qu’elle était à voile, et qu’elle avait le vent en poupe.

Je pris la mer l’année de sa mise à l’eau (1977). Renée Claude chantait le début d’un temps nouveau. Et c’était vrai : l’une après l’autre, les grandes entreprises créaient des services linguistiques. Admis dans l’un d’eux, je fis ma profession de foi 101.

Contrairement à l’enseignement, la correction d’épreuves rétablit l’équilibre entre ce que je donnais et ce que je recevais. Le travail, essentiellement technique, laissait mijoter en paix la soupe grouillante de mon vivier intérieur. Il me restait donc assez d’énergie, le samedi, pour y lancer par l’écriture des coups de filet souvent heureux. Je remontais de grosses prises sans épuiser mes ressources.

Après dix-neuf ans de ce régime à la fois rigoureux et protégé, mon directeur m’apprit que j’allais donner de la tête sur mon plafond salarial. Comme tout croît ou disparaît, je deviendrais gestionnaire de projets au lieu que de moi-même! Mariage de raison qui, bien entendu, finit par un divorce. Je me retrouvai tel qu’en moi-même : langagier à la recherche de contrats, c’est-à-dire écrivain dépossédé de son temps.

* * *

Les circonstances, encore, décidèrent que je serais typographe et… rédacteur — nous y voici! — dans une microentreprise de communication. J’allais être enfin payé pour écrire. Beau leurre!

Je m’attaquai avec ardeur à mon tout premier texte. Il s’agissait d’une publicité des marchés d’alimentation Metro ayant pour thème les plaisirs de Noël. Je terminais par cette phrase : « C’est comme lorsqu’on épluche une orange : on se réserve le meilleur. » Le vice-président Marketing nous renvoya le texte par télécopieur; de son écriture rapide, il avait écrit en travers de la marge : « Excellent! » J’ai failli l’encadrer.

Malgré cette joie, j’étais déjà inquiet. Pour trouver cette phrase, il m’avait fallu tirer de ma vie intérieure une émotion privée et m’en servir à des fins commerciales. L’écriture et la rédaction publicitaire occuperaient donc le même terrain?

De fil en aiguille, je m’avisai que mes journées de rédaction ne s’arrêtaient pas à 17 h. Dans le métro, je réfléchissais à mes projets; des idées me faisaient sortir de mes lectures, voire du sommeil! Aurais-je assez d’énergie pour continuer d’écrire le samedi? La réponse était non.

* * *

Heureusement, on me donnait aussi des mandats techniques : les thermocouples dans l’industrie de l’aluminium, le rapport annuel d’une compagnie maritime, un article de journal sur un homme d’affaires, bref, tout et n’importe quoi : les miettes sur lesquelles une petite agence peut mettre la main. À quatre, je devinais que nous menions une vie de pigiste.

Quand j’eus le mandat de rédiger un dépliant sur les gras trans, je compris qu’il y a des limites à la bonne volonté! Au bout de onze mois, l’agence ferma ses portes. N’allez pas croire que j’y étais pour quelque chose! Les entreprises avaient changé d’image. Finis, les brochures en cinq couleurs, le vernis sur les photos, le gaufrage et les emporte-pièce! Nous étions entrés dans l’ère de l’image verte.

Je me retrouvais langagier à temps partiel et démarcheur à temps plein. Pendant cinq ans, je fis de la correction d’épreuves et de la révision linguistique unilingue. Les contrats de rédaction se faisaient rares; ils n’étaient pas payants; certains furent interrompus de longues semaines ou reportés aux calendes grecques.

Je travaillai pour une trentaine de maisons d’édition, d’entreprises, d’agences, d’associations professionnelles et de magazines grand public. La plupart de mes clients me payaient sans faire de commentaires, et les autres se disaient tous satisfaits. Aucun pourtant ne m’était véritablement fidèle. On voulait du texte, pas d’engagement.

* * *

À force de semer mes CV à tous les vents, l’un d’eux germa! J’entrai au service d’un cabinet de traduction à titre de « relecteur » (langagier chargé de lire des traductions, révisées ou non). On me garda sept ans.

Cet emploi me permit de rétablir un équilibre entre ce que je donnais et ce que je recevais. Ce furent pour moi des années de grande production artistique. Puis l’entreprise fut achetée par une multinationale « axée sur les résultats ». Je me retrouvai traducteur et réviseur bilingue. Jusqu’à ce que, harassé de sprints, je décide de m’offrir un congé sabbatique de dix mois pour… écrire.

Les cinq premiers mois, j’en fus incapable. Trop fatigué! Ce congé m’avait sauvé d’un surmenage que je ne soupçonnais même pas! Au milieu du congé, les idées me revinrent, et l’envie d’écrire. Je travaillai un mois, accouchai d’une cinquantaine de pages, et interrompis mon projet définitivement : ce roman que je traînais en moi depuis trente ans ne correspondait plus à ma vision du monde. Tout simplement. Du coup, je me sentis léger comme un ange. Enfin, j’étais libre! J’ai passé le reste de mon congé à faire de la photo…

Quand je voulus rentrer dans mon poste, mon employeur m’apprit qu’il n’avait plus besoin de mes services. Après dix ans! Il me paya le strict minimum, et salut, bonjour!

* * *

Je vivotai encore quelques années, puis trouvai, en février 2010, un emploi de correcteur d’épreuves chez un éditeur de magazines grand public où j’étais heureux comme un roi, mais sans sécurité aucune, et avec « un salaire de junior » (dixit mon boss, avec raison).

Je m’étais résigné à vivre à l’étroit dans mon budget quand une ex-collègue m’apprit qu’un cabinet de comptables cherchait un correcteur d’épreuves pour ses services linguistiques. « On dirait, m’écrit-elle, que le poste a été conçu pour toi! » Vérification faite, elle disait vrai. J’étais très contrarié. Et ma planque alors?

Comme je suis raisonnable, je me prêtai, tout de même, avec un certain détachement, à l’exercice de l’examen, des entrevues, de la course aux références et… décrochai le poste! Je retrouvai du coup un statut de professionnel respecté. J’étais réhabilité! Tout de même!

Voilà donc où j’en suis aujourd’hui, à cinq ans de l’âge théorique de la retraite : correcteur d’épreuves en titre, qui fait aussi… de la relecture, de la révision de traduction, de l’entrée de corrections, du bitextage, des fiches terminologiques, name it! Tout ce que j’ai appris en trente ans de carrière. Et vous savez quoi? (comme disent les Anglais), j’haïs pas ça pan toute! Une belle façon de boucler la boucle. On se croirait dans un feel good movie. Alors, malgré quelques contrariétés, je considère que j’ai eu de la chance : j’ai fini par apprendre l’anglais!

* * *

Ami lecteur, veuillez prendre note de cette conclusion tirée de l’expérience. On fait avec sa carrière exactement ce qu’on fait avec sa vie : ce qu’on peut!

À classer

Pour ma part, je suis heureux d’avoir aujourd’hui une vue d’ensemble de mon parcours. Heureux d’avoir tenu mordicus à mener une vie de langagier.

J’aurais pu devenir rédacteur ou écrivain, mais les circonstances en ont décidé autrement. L’écriture a été pour moi une thérapie réussie : je me suis expliqué tout ce que j’avais besoin de savoir. Chemin faisant, j’ai appris ma langue, outil d’une merveilleuse précision.

Je pourrais maintenant devenir écrivain. En attendant, j’ai l’esprit libre; je regarde autour de moi et je trouve le réel splendide. (J’ai fait ce choix en connaissance de cause.) Il y a tant de jeux de lumière étonnants, de motifs intéressants, de portraits qui se donnent à voir! Plus besoin de m’évader dans ma tête. Il me suffit de lever les yeux sur la beauté du monde. Qui, rayonnante de vie, passe à ma portée.

Et d’en prendre une photo, bien sûr. Pour qu’elle demeure. Manie d’écrivain.

 

Laval, le 11 décembre 2010.

 

© André-Guy Robert, 2010
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

Témoignage publié sur le site de la
Société québécoise de la rédaction professionnelle (SQRP),
le 20 décembre 2010 :
http://enquete.sqrp.org [adresse obsolète].

Réédité dans :
Jean Dumas, réd. a., La rédaction professionnelle à l’horizon de 2020.
[PDF en ligne], © Jean Dumas, Montréal, avril 2013, 88 p. [p. 67-69].
https://sqrp.org/wp-content/uploads/2016/10/La_redaction_professionnelle_2020.pdf
N. B. Si cet hyperlien ne fonctionne pas, copier-coller l’adresse dans votre fureteur.
(Consulté le 30 avril 2018.)

 

[1]. Publié sous le nom de « Guy Robert, réd. a. », nom usuel (André-Guy Robert, nom de plume); « réd. a. » = rédacteur agréé par la Société québécoise de la rédaction professionnelle (SQRP).

 

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