Savoirs de p’tit gars

C’est fou, ce qu’on enterre de souvenirs. Des choses pourtant auxquelles on venait de trouver, à 10-11 ans, l’importance qu’elles ont dans la vie, ou qu’elles pourraient avoir.

L’importance d’avoir un canif ou un couteau sur soi, par exemple. Pas pour faire mal. Pour couper de la corde, tailler du bois… je ne sais pas, moi.

On découvre cela par soi-même quand on est p’tit gars. On le comprend. Et puis ça n’a pas de lendemain pour le reste de sa vie. On finit par ne plus le comprendre et ne plus même le savoir. Des savoirs perdus, comme ça, il y en a des centaines.

Jusqu’à ce qu’à 69 ans, par exemple, on tombe sur cette phrase de Torgny Lindgren, dans Souvenirs (p. 42) : « Avoir le couteau glissé dans la ceinture, c’était effectivement la seule chose respectable pour un homme. Qui a envie de traverser la vie sans couteau? »

Phrases qui me ramènent à 10-11 ans, au savoir que j’avais à cet âge-là. Un savoir oublié dans quelque cachette. Pourquoi donc l’ai-je oubliée, cette découverte, au point de m’étonner que les sikhs se montrent si attachés au kirpan, ce symbole archaïque. Archaïque parce qu’il appartient à l’enfance. À l’enfance des p’tit gars, à leurs besoins, aux intuitions qui concernent les choses importantes.

On a des accès de connaissance, comme ça; le jeu nous rappelle et on n’y pense plus.

Un couteau à la ceinture, chacun sait que c’est aussi désirable et nécessaire, et mélioratif qu’un bout de corde et que trois cailloux blancs au fond de sa poche. En compagnie d’un élastique rouge (ça, c’est rare!), et d’une gomme balloune à moitié mâchée dans son papier ciré d’origine. On ne sait jamais, se dit-on dans sa tête d’enfant : ça pourrait servir.

Ah! et puis, j’oubliais : quelques clous de six pouces avec ça, qui finissent par trouer le fond des poches, mais ce n’est pas grave parce que ces clous-là ont de grosses têtes et restent accrochés. On sent alors le métal pointu sur le haut de la cuisse quand on marche. Ça devient vite un secret quand on marche. On adopte la dégaine d’un cowboy à cause du clou qui frotte et fait un relief de clou sur la cuisse. C’est un secret qui donne un avant-goût de comment on se sent quand on est un homme, un vrai.

C’est le genre de chose qu’on sait à 10-11 ans et qui reste tapi dans une cachette quand on atteint l’âge de s’en servir.

À moins de tomber sur Lindgren, ce détrousseur de souvenirs, ce sourcier d’enfance, lui qui connaît toutes les cachettes. Lequel a l’air et le langage d’un elfe. Salut, Torgny, mon ami.

 

2019-08-02

 

© André-Guy Robert, 2019
Toute reproduction sans l’autorisation préalable de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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