Messages de paix en provenance d’Ukraine

SILVESTROV, Valentin (1937, 84 ans)

  • Melodies of Silence (Four Pieces, op. 97 [2007]; Melodies of the Moments, op. 145 [2004]; Four Pieces, op. 63 [2005]; Two Waltzes, op. 74 [2006]; Three Pieces, op. 80 [2006]; Three Waltzes, op. 62 [2005]; Five Elegies, op. 35 [2004]; Three Pieces, op. 9 [2003]), Thomas Kamieniak, piano; enregistré les 3 et 4 avril 2018 à Rybna, en Pologne; Brilliant Classics, 2019 [1 h 7 min 54 s].
  • Symphonie no 4 pour cuivres et cordes (1976, 39 ans), Finnish Radio Symphony Orchestra (FRSO), Jukka-Pekka Saraste, chef [25 min].
  • Symphonie no 5 (1980-1982, 43-45 ans), Kyiv Conservatory Symphony Orchestra, Roman Kofman, chef [46 min].

Qu’on écrive son nom avec un ou deux i ou encore avec un ou deux y, et qu’on prononce le dernier v de son patronyme à la française [v], à la russe (f) ou qu’on l’omette, Valentin Silvestrov est un compositeur ukrainien majeur. Dans sa langue maternelle, il s’appelle Валентин Васильович Сильвестров (pour entendre prononcer son nom, cliquer sur ce lien, attendre un peu et cliquer sur la flèche triangulaire bleue).

Quand j’ai découvert le disque Melodies of Silence (2003-2007, 66-70 ans) au début de la guerre en Ukraine (mars 2022), j’ai voulu tout écouter de ce compositeur. Après ces œuvres pour piano seul, j’ai exploré les huit premières symphonies (la neuvième nous étant actuellement inaccessible en ligne). J’ai eu un coup de foudre pour les quatrième et cinquième. J’ai ensuite ratissé Internet à la recherche de tout ce que je pouvais entendre… Je vous donne en référence ci-dessus ce que j’ai préféré. La Symphonie no 5 remporte ma palme d’or!

 

Melodies of Silence

Melodies of Silence est un des grands cycles de Bagatelles, une œuvre en plusieurs cycles qui totalise une trentaine d’heures d’écoute (les autres cycles semblent inédits). Il s’agit de courtes pièces pour piano conçues pour être jouées l’une après l’autre et former une longue chaîne de « moments musicaux ». D’aucuns pourraient qualifier cette musique de semi-classique. Elle est facile d’accès et constitue une agréable entrée en matière à l’univers sonore de Silvestrov seconde manière.

« Seconde manière », car au début de sa carrière, dans les années 1960, Valentin Silvestrov s’est fait connaître sur la scène musicale « en tant que cerveau progressiste d’un groupe d’avant-garde de Kiev » (Wikipédia). « Tonalité libre, dodécaphonisme, musique aléatoire, clusters, recours aux bruits et à l’électronique », vous voyez le genre. Doublement primée, sa Symphonie no 3, « Eschatophonie » (1966, 29 ans), aux antipodes de la musique semi-classique, est représentative de la première manière. Le succès n’empêchera pas Silvestrov de réorienter progressivement sa pensée musicale : « J’ai essayé de sortir du ghetto de l’avant-garde », dira-t-il.

Quand on compare Eschatophonie à Melodies of Silence on ne s’étonne pas que Silvestrov ait qualifié ces petites pièces pour piano de « bagatelles » : compositions marginales, privées, sans grande importance. Ce sont pourtant celles-ci qui plairont le plus au public et auxquelles il finira lui-même par s’attacher : œuvres douces qu’on aime jouer à la maison pour les intimes.

Valentin Silvestrov intime

 

Les symphonies

Par l’amplitude de ses phrases, la Symphonie no 4 pour cuivres et cordes (1976, 39 ans), tranche avec les accidents sonores de la Troisième. C’est une œuvre de transition. Tablant sur les acquis des explorations précédentes (démarche semblable à celle d’un Penderecki), Silvestrov a fait ses choix : les cordes, le phrasé, les cuivres. Cette musique aux pulsations puissantes annonce par moments le discours par vagues de la Cinquième. Aux cordes, le leitmotiv haletant nous tient sur le qui-vive, et puis nous laisse retomber dans une torpeur mélancolique d’où le danger va de nouveau nous tirer. Une menace plane au-dessus des têtes, un danger nous cerne qui pourrait surgir de n’importe quel point de l’horizon. À la fin, l’affrontement n’a pas eu lieu, mais nous savons qu’il aurait pu être terrible. Nous restons graves et songeurs. D’autant que nous connaissons maintenant la suite de l’histoire ukrainienne (révolution de 2014, invasion de 2022).

Est-ce l’ampleur de la prise de son? Il me semble que la Symphonie no 5 (1980-1982, 43-45 ans) a quelque chose de l’ambiance élégiaque du film Blade Runner 2049 (2017). On se pense d’abord chez Penderecki puis chez Ligeti. Mais la musique planante et la réverbération nous rappellent Scelsi. Cette musique hypnotique respire. Sa poitrine de géant se soulève et se creuse — comme en haute mer les montagnes d’eau. Pour souligner les crêtes vertigineuses : des trompettes! Au moyen de son discours océanique étiré sur une grande longueur d’onde, Valentin Silvestrov propose ici, tout compte fait, une musique aussi minimaliste que celle qu’un Philip Glass obtient avec une longueur d’onde stroboscopique. N’est-ce pas étonnant?

 

2022-05-30

 

Autre surprise : dans le deuxième mouvement, « Adagio molto e tranquillo », de la Symphonie no 2 (1957) de Michael Tippett (1905-1998), on retrouve, de 1:01 à 3:10 et de 7:20 à 9:21, une ambiance typiquement silvestrovienne. Je vous invite à y jeter un coup d’oreille.

Est-ce que Valentin Silvestrov connaissait la Symphonie no 2 de Tippett quand il a composé ses symphonies nos 4 (1976) et 5 (1980-1982)? La question se pose. Michael Tippett, un précurseur de Valentin Silvestrov?

 

2022-06-27

 

 

  • Metamusik, poème symphonique pour piano et orchestre [1992, 55 ans]. Source (selon George Bogoslovsky, YouTube) : archives audio de Valentin Silvestrov [43:58]. Sur CD : Valentin Silvestrov, Metamusik: Symphony for piano and orchestra + Postludium: Symphonic poem for piano and orchestra. Alexei Lubinov, piano; Radio Symphonieorchester Wien, Dennis Russell Davies, chef. ECM New Series 1790 B0000660-02. (Cote BAnQ : CLA 1 S985-1m)

J’ai (re)découvert sur CD ces jours-ci Metamusik, que j’avais entendu sur YouTube et qui n’avait pas sur le coup assez retenu mon attention. Ce qui confirme, une fois de plus, que deux écoutes attentives ne suffisent pas toujours à parfaire l’indispensable apprentissage que tout élément nouveau exige de l’auditeur. Les œuvres profondes en demandent plus que les autres pour s’enraciner dans l’âme. On doit se plier au rituel de la persévérance pour s’en faire des amies. Elles nous dévoilent ainsi les trésors d’intériorité qu’elles dissimulent aux indiscrets. C’est ce qui m’est arrivé avec le Requiem de Mozart, qui me paraissait rébarbatif, avec la Symphonie no 9 de Bruckner, que j’ai d’abord trouvée surannée… Il faut se détromper pour apprendre. Les fréquentations servent à cela.

En musique comme dans la vie, l’empathie fait comprendre bien des choses. Pour se familiariser avec l’autre, c’est-à-dire avec l’univers mental d’un compositeur à un moment donné de son cheminement musical, il faut sortir de soi (mais c’est payant!). Quand malheureusement le décalage marque un peu trop l’écart qui existe entre une œuvre et notre capacité à la recevoir, la tentation d’aller voir ailleurs s’impose; elle est même légitime. L’œuvre cependant demeure verrouillée, on n’y accède pas. Il existe ainsi des corpus entiers qui ne s’adressent pas à nous, ou qui sont, pour notre appétit, trop pauvres en nutriments. En revanche, il suffit parfois d’une meilleure disposition, d’un moment d’arrêt, et voilà : notre présence d’esprit nous fournit la clé, le mot de passe, le rapport qui manquait entre soi et l’autre, et c’est le déclic. Lorsque le calque se pose sur la matrice et coïncide avec elle ligne pour ligne, le feu vert s’allume. C’est l’adhésion. On comprend, on sent. Et tant pis si l’on ignore que l’on comprend de travers, on a senti le courant passer : la porte s’ouvre.

C’est une erreur commune de prendre pour banales les œuvres et les gens qui ne luisent que de l’intérieur. Metamusik appartient à ce genre discret qu’on ne remarque pas. Je l’avais sous-estimée. Œuvre posée, elle demande qu’on ralentisse le rythme, qu’on se mette à son diapason. À l’éclat du début, semblable au big bang, s’oppose, à la toute fin, la disparition d’une sonde dans les grands lointains : lumière ténue, extrême isolement, entrée dans le vide intersidéral… Comparez le piano de Silvestrov à la fin de Metamusik au célesta de Chostakovitch à la fin de la Symphonie no 4. Chez Silvestrov, les menaces ont été semées; pour Chostakovitch, la colère s’est épuisée. Dans les deux cas, la pensée poursuit sur sa lancée. Elle entre uniment dans le vide infini, délestée de tout affect. Son histoire est celle de l’univers en expansion. Sûre de sa trajectoire, elle s’éloigne au-delà de l’audible, radicalement seule.

 

2022-06-02

 

Mon intérêt pour Valentin Silvestrov s’avère d’actualité : il y a une semaine seulement (le 25 mai), ResMusica publiait une Introduction à l’œuvre orchestrale de Valentin Silvestrov. Une lecture tout indiquée pour aller plus loin.

 

© André-Guy Robert, 2022
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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