L’envol d’Igor

MARKEVITCH, Igor [1912-1983, 71 ans]

  • L’envol d’Icare [26 min 24 s], version pour orchestre comprenant une flûte, deux violons solos et deux violoncelles solos accordés au quart de ton (1932, 20 ans). Cinquième mouvement (de sept) en est le clou : « L’envol d’Icare » [5 min 39 s]. Igor Markevitch, Complete Orchestral Music, vol. 2. Arnhem Philharmonic Orchestra; Christopher Lyndon-Gee, chef. Marco Polo, 1996, 8.223666 (cote Grande Bibliothèque : CLA 1 M3458-1c).
  • L’envol d’Icare [27 min 24 s], version pour deux pianos et trois percussions (commencée par Igor Markevitch en 1933 [21 ans] et complétée par Christopher Lyndon-Gee en 1993). Mischa Cheung et Yulia Miloslavskaya, pianos; Alexander Ponet, Volker Schlierenzauer et Michael Juen, percussions. Concert donné à la Zürcher Hochschule der Künste en février 2014, à Zurich, en Suisse. YouTube.
  • Icare [25 min 12 s], version réorchestrée par Igor Markevitch (1943, 31 ans), simplifiée et sans quarts de tons. Igor Markevitch, Complete Orchestral Works, vol. 7. Arnhem Philharmonic Orchestra; Christopher Lyndon-Gee, chef. NAXOS, 1998, 8.572157 (cote Grande Bibliothèque : CLA 1 M3458o) [25 min 36 s]. Sur YouTube : Icare, New York Philharmonic Orchestra; Leonard Bernstein, chef; Carnegie Hall, New York, 13 avril 1958.

Je vous invite à comparer ces trois versions.

À mon avis, la première version demeure insurpassable, en particulier le cinquième mouvement, « L’envol d’Icare ». Igor Markevitch y répond à l’exploit d’Icare par un morceau de bravoure. Bien qu’il s’agisse d’une musique à programme composée pour les Ballets russes de Diaghilev, cette œuvre s’avère de la musique pure. Les rythmes syncopés (6/4, 3/2, 4/4 = 12/8) s’y croisent avec une énergie, une invention et une audace juvéniles qui rendent musicalement — et presque visuellement — l’essor du personnage mythique au moment où, s’étant élevé dans les airs, il atteint à la plus haute note.

Au début de sa carrière de compositeur, Igor Markevitch se voyait comme Icare : battant des ailes à l’assaut du ciel (versions 1 et 2 ci-dessus). À 31 ans, après seulement une dizaine d’années d’activité créatrice trépidante, il pressentit le surmenage. En travaillant pour une troisième fois sur le thème d’Icare, il savait désormais que le sujet de l’œuvre ne serait plus l’envol [d’une carrière], mais Icare lui-même, c’est-à-dire Igor. D’où le changement de titre (version 3).

Forcé au repos et conscient de ses nouvelles responsabilités d’époux et de père, il abandonna progressivement la composition pour se consacrer à la direction d’orchestre, commençant ainsi plus qu’une seconde carrière : une seconde vie, plus régulière et financièrement moins hasardeuse. Dans ses mémoires, Être et avoir été, Igor Markevitch se concentre sur ce qu’il « a été » (compositeur) plutôt que sur ce qu’il « est » devenu (chef d’orchestre). C’est le Markevitch le plus personnel, celui que j’aurais aimé connaître.

Lorsque, pour la première fois, le jeune compositeur a joué cette œuvre au piano devant Serge de Diaghilev, celui-ci a senti l’exaltante nouveauté que cette musique inouïe apporterait à ses Ballets russes. Il en a été ému aux larmes. Comment ne pas le comprendre? L’émotion me gagne, moi aussi, quand je devine les possibilités que L’envol d’Icare offre à la danse.

Dans ces conditions, comment expliquer que Serge Lifar, qui devait créer une chorégraphie sur ce chef-d’œuvre, ait finalement déclaré forfait? Il semble que la musique de Markovitch lui a paru si complète en elle-même, si étrangère à son propre univers, qu’elle l’aurait empêché d’exercer librement son art. Plus grave encore : le rythme de Markevitch se serait imposé à Lifar avec une telle force, qu’il n’entendait plus le sien.

Dès lors, le chorégraphe s’écarta du projet, qui resta « en l’air », c’est le cas de le dire!

Fidèle à lui-même, Serge Lifar résolut d’écarter toute musique et entreprit de créer une chorégraphie sur… du silence!

Avec les génies, pas de demi-mesure.

 

2021-05-14 à 17

 

En février 1955, Igor Markevitch dirigea pour la première fois en Amérique. Et ce fut… l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM). À son retour à Montréal en 1956-1957, il choisit de monter une œuvre précurseure de son Envol d’Icare, Le sacre du printemps de l’autre Igor, Stravinsky. Aucun orchestre canadien n’avait encore interprété Le sacre. Ce fut un succès. En 1957, Markevitch devint directeur musical de l’OSM. Il avait 45 ans.

 

© André-Guy Robert, 2021
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

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