La carte des lieux
Voyez-vous les montagnes et les plaines? Cette photo a été prise de l’espace. Voyez-vous les aspérités d’une plaque de verre? Cette photo a été prise au microscope électronique. Voyez-vous la carte physique d’un archipel? Cette image a été produite par ordinateur.
Quelle que soit l’échelle et le mode de représentation, des structures analogues se répètent. Pour s’y retrouver, le cerveau regroupe les perceptions — visuelles, en l’occurrence — et en fait des archétypes. Or, ces structures analogues, il en existe effectivement dans le monde réel, quelle que soit l’échelle (les fractales), et le cerveau en rajoute, qu’il imagine…

Le grand dévidoir
Devant l’eau vive dont les mouvements s’entrelacent avec une aisance déconcertante, on demeure immobile, les yeux rivés. Que cherche-t-on à comprendre en observant ainsi ce qui ressemble à des cordes se dévidant à toute vitesse et dont on ne verra jamais les bouts? L’épaisseur invraisemblable d’une profondeur cachée? Qu’y a-t-il derrière cette surface qui se meut hors cadre tout en se lovant sur place?
Et ces couleurs — teintes de gris passant du noir au vert, lignes de violet virant au mauve, rebonds pâles qui remontent le courant —, où va-t-elle les chercher, l’eau transparente qui, par surcroît, feint l’opacité?
Pour l’enfant comme pour l’artiste, la mécanique des fluides n’a rien d’un ensemble d’engrenages qui sonne les heures. C’est un miracle, un feu de joie liquide.

Beau temps pour les extrêmophiles
L’équilibre écologique se bâtit sur le temps long. La chute de l’astéroïde qui a creusé le golfe du Mexique causa l’extinction des dinosaures, faisant entrer le temps court dans l’équation de la vie. Et puis le temps long s’est lentement remis en place, aboutissant à l’espèce humaine.
Voici que quelques générations d’apprentis sorciers ont suffi à ramener l’humanité dans le temps court. Quoi qu’on en dise, la Terre n’est pas en danger. Elle s’est passée des dinosaures, elle se passera bien des êtres humains. Le temps long reprendra, et la loi universelle s’appliquera comme d’habitude : tout ce que la matière rend possible essaiera d’advenir.

Le jour et la nuit
À l’échelle de l’évolution, le jour et la nuit alternent rapidement à la surface de Terre, ce qui impose aux vivants de s’adapter à un environnement stroboscopique. Ces conditions de vie locales ont déterminé la teneur des perceptions que le cerveau encode pour sa survie. Dotés d’une vue nocturne médiocre, les êtres humains ont naturellement associé la nuit au danger, la lumière à la sécurité. En découlent symboles et rites. Auraient-ils été dotés d’une vue différente, les Hommes aurait fabriqué d’autres mythes.
Le cerveau sert de pont entre les sens et le sens. Or, ce pont, comme tous les ponts, est aussi stratégique que vulnérable. Quand le sens commun fait consensus, un Rimbaud se lève et réclame « le dérèglement de tous les sens ». Au bout d’un moment, même les perceptions sensorielles ne font plus consensus. Les apôtres de la réalité virtuelle, des faits alternatifs et des mensonges dignes de foi dénoncent comme faux les faits avérés. Le pont entre les sens et le sens tombe sous les missiles. L’extinction des lieux communs annonce le retour des mythes. Beaucoup s’en réjouissent qui avaient peur dans le noir.

Méduses galactiques
L’horizon de la Terre — qui sépare le haut du bas, le céleste du terrestre, le bien du mal, et que la gravité ancre par surcroît dans une direction opposable — serait-il en partie responsable de notre pensée binaire, qu’un horizon mental divise entre moi et non-moi, nous et non-nous?
Si nous étions nés sans l’expérience de l’horizon terrestre ni de la gravité, penserions-nous encore le monde par deux ou le penserions-nous flottant, aléatoire, interactif ou vide? L’univers nous inspirerait-il encore autant de crainte que d’émerveillement? Le percevrions-nous lui-même comme dissonant?

Laval, le 10 janvier 2023.
Texte publié dans :
Possibles, « Revue visionnaire »,
volume 46, numéro 02, section III, « Poésie / Création »,
Revue Possibles, Montréal, automne 2022, 146 p. [p. 129-134];
Possibles est publiée en versions imprimée et en ligne.
https://revuepossibles.ojs.umontreal.ca/index.php/revuepossibles/issue/view/23/23
Permis de reproduire accordé par l’éditeur.
Ce numéro, qui devait paraître à l’automne 2022,
a été lancé le 8 juin 2023 au café l’Exode du Cégep du Vieux Montréal.
L’auteur y a lu « Le grand dévidoir » et « Méduses galactiques » (voir Annexe 1).
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Annexe 1. Lecture publique
Introduction aux lectures :
Bonsoir, chers amis des Possibles. Je remercie Anatoly Orlovsky de m’avoir ouvert les pages en couleurs de ce numéro pour y publier une série de cinq de mes photos accompagnées de mes commentaires scientifico-philosophico-poétiques. Pour titiller votre curiosité, il m’a invité à vous lire deux de ces préambules.
Le premier porte sur la photo d’un vortex prise aux chutes Dorwin, à Rawdon. Il s’intitule « Le grand dévidoir ».
Lecture des paragraphes précédant la photo Le grand dévidoir (voir plus haut).

Le second commentaire que j’ai choisi de vous lire porte sur l’image qui accompagnait l’invitation à ce lancement :

Vous la connaissez déjà, mais vous ne savez peut-être pas qu’il s’agit en réalité du montage en miroir de deux gros plans de pelure de banane… dont j’ai modifié les couleurs! Voici les « Méduses galactiques ».
Lecture des paragraphes précédant la photo Méduses galactiques (voir plus haut).
Les questions sont lancées!
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Annexe 2. Analyse
Courriel envoyé le 3 février 2023 à Anatoly Orlovsky, coresponsable de la section « Poésie / Création » :
J’ai analysé le contenu de mes cinq commentaires et photos correspondantes. Voici ce qui en ressort :
- Fractales
structure semblable quelle que soit l’échelle
> artiste surréaliste = fortuité - Mécanique des fluides
surface/profondeur, mouvement hors cadre / sur place, couleurs/transparence, transparence/opacité
> poète impressionniste = fluidité - Temps long/court
matière/vie, réalisation des possibles
> amateur de phénomènes géothermiques = confiance dans le fait que la vie est déterminée à vivre - Alternances, oppositions
jour/nuit, symboles/rites, les sens / le sens, consensus/disparités,
faits réels / alternatifs, vue médiocre = mythes
> bachelardien = emploi de symboles pour le réenchantement du monde - Horizon + gravité
binarités : haut/bas, céleste/terrestre, bien/mal, moi/non-moi, nous/non-nous, crainte/émerveillement = univers dissonant
> chercheur = dissonance cognitive
Il me semble que chacun de ces sujets philosophico-scientifiques (ou lois de la nature / de la perception humaine) est un paramètre dont il faut tenir compte pour comprendre le monde. Que dirais-tu si j’intitulais la suite Paramètres?
Anatoly Orlovsky a jugé bon de publier cette analyse à la page 134 du numéro de Possibles, sous la notice biographique qui suit mes photos commentées (voir Annexe 3 ci-dessous).
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Annexe 3. Notice biographique
André-Guy Robert travaille à s’expliquer le monde avec des mots, des images, ou les deux, comme ici. Membre de l’Association des photographes artisans de Laval (APAL) depuis 2016. Finaliste au Défi Mongeon-Pépin 2022 de la SPPQ. Photos publiées sur papier dans : Brèves littéraires 82, revue littéraire lavalloise (page couverture, 2011), El Hakim 39, revue médicale algérienne (page couverture, 2022), The Sea Letter 10, revue littéraire américaine (2021), Entrevous 8, revue d’arts littéraires lavalloise (2018), Brèves littéraires 90/91 (15 photos illustrant des poèmes d’auteurs québécois, 2015). Son diaporama Arbres de verre (2019) a été mis en musique par Louis Babin. André-Guy Robert publie ses photos numériques sur Flickr. Site Web : andreguyrobert.com.
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