Psautier pour les agneaux

L’impérieuse beauté des phrases,
je les sortais de leur contexte
pour tenter de comprendre ma vie[1].

Léonora Miano, Crépuscule du tourment

 

 

I. Ennemis et infidèles

 

Barbares

Je vis chez des barbares,
dans un campement de sauvages!
Épaissis par la graisse, ils ont fermé leur cœur.
Ces gens-là machinent des méfaits.
La malice leur sort de la graisse.
Ils s’en vont tous ensemble avec leur déshonneur.

Le verger passe pour une forêt,
les moutons manquent dans les enclos,
nous ne buvons notre eau qu’à prix d’argent.
Notre bois, il nous faut le payer.
On va jusqu’à porter la main sur ses amis.
Même toi, l’un de mes compagnons,
toi que je fréquentais, que je connaissais bien!

Ils s’enflammèrent de convoitise dans le désert,
mettant Dieu à l’épreuve dans cette solitude.
Un tremblement les avait saisis,
une angoisse d’enfantement.
Ils nous auraient dévorés tout vivants
dans le feu de leur colère.
Ils ont offensé Dieu dans cette solitude,
au val de la soif.

Les cadavres s’entassent.
Le deuil a remplacé nos danses.
Les morts sont descendus au séjour du silence.
On parcourt le pays sans comprendre.

 

Impies

J’ai vu l’impie triomphant,
le lait de son opulence.
Il a forcé les portes de bronze,
il en a fracturé les barres de fer,
l’ennemi dont j’ai peur,
toi qui sèmes la ruine.

Ces gens-là me regardent et ils voient.
Ils sont drapés dans leur force brutale,
orgueilleux triomphants,
hommes de sang,
brandons enflammés.

Leur gosier est un sépulcre béant.
Ils dardent leur langue comme des serpents.
Ils ont dans la bouche un venin de vipère.
Ils font de leur langue une lame effilée
qu’ils affûtent comme une épée.
C’est le péché qui parle :
« Dieu n’existe pas! » C’est le fond de leur pensée.

Peuple d’aveugles!
Leur espérance est pleine d’immoralité.
S’il ne veulent pas bénir, loin d’eux la bénédiction!
Que leur prière soit traitée comme un péché.

 

Imprécations

Mes yeux ruissellent de larmes,
car on n’observe pas ta loi.

La vie des justes est dans la main de Dieu.
Ne soyez pas si fiers de vos pillages :
il arrive même aux champions de s’effondrer.

Nous avons l’âme saturée du sarcasme des repus.
Longtemps je me suis tu.
Silencieux, je me contenais.
Mais maintenant, je crie comme femme en travail,
je suis haletant, je suffoque de colère.
Votre souffle est un feu qui vous dévorera.

Dieu dit : « Je vais leur cacher ma face. »
Il s’approche, le jour de leur confusion.
Leur destin, déjà prêt, se hâte d’arriver.
Que tombent sur eux des charbons ardents!
Tu feras d’eux une flambée.

Lourdes chaussures de soldats,
manteaux roulés dans le sang :
ce n’est bon qu’à brûler. Que le feu les dévore!
Ils s’élanceront comme des étincelles à travers le chaume,
un flamboiement d’étoiles.

Dans la coupe du sort, ils auront en partage un ouragan brûlant.
Les peuples seront calcinés comme au four,
consumés par le feu comme un fagot d’épines.
Qui d’entre nous pourra tenir près du feu dévorant?
Qui pourra sans fin supporter ce brasier?
« Vous, les trois hommes dans la fournaise,
bénissez le Seigneur! »

Tu les fais trébucher dans leurs calomnies.
Sur une terre immense, tu as brisé les têtes,
porté le massacre par les paroles de ta bouche.
Qu’ils soient victimes de l’arrogance de leurs lèvres!

« J’ai dressé les eaux comme une digue;
le char et le cheval étaient cloués au sol.
J’ai fait ruisseler à terre leur jus rutilant.
Ils sont restés à terre comme engrais sur le sol.
Ils avaient encore la bouche pleine. »

 

Souffrance

Contre moi, ils enflent la voix;
je suis entouré de paroles de haine.

Parmi les buveurs, on me chansonne.
Là même où je vivais, je deviens inconnu.

Homme de douleur, je suis atteint par la souffrance.
Je sens comme une carie qui pénètre mes os.
La cendre est le pain que je mange.
Comme un tesson, ma gorge est sèche.
Ma langue colle à mon palais.
Le chagrin me brûle les yeux,
la gorge et les entrailles.

Du ventre des enfers,
le feu de la fièvre a brûlé mes os,
disloqué le pays.
Elle est broyée, la fille de mon peuple.
La rougeur de la honte me couvre le visage.
Un esprit brisé, voilà mon sacrifice.
Je suis prostré dans la poussière,
ventre sur la terre,
la terre des vivants.

Le pays où je suis descendu
à la racine des montagnes
a refermé sur moi ses verrous.
Au piège qu’il cachait, mon pied s’est trouvé pris.
Les eaux m’ont entouré jusqu’à la gorge.
Comme des mains, elles élèvent leurs vagues.
L’algue s’enroule autour de ma tête.

Ne reviendras-tu pas
afin d’être la joie de ton peuple?

 

 

II. Le Seigneur

 

Protecteur

Seigneur, bouclier qui me couvre,
forteresse au moment de l’angoisse!
De la tempête, tu fais une brise légère.
Tu n’éteins pas la mèche qui faiblit.
Toi qui tissais mon corps dans le sein de ma mère,
tu veilles sur chacun de mes os.

Nous resterons sans crainte,
même si les montagnes basculent dans la mer,
masse liquide
aux vastes profondeurs,
la mer et tout son peuplement.

Le Seigneur a renforcé les verrous de nos portes.
Heureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur!

 

Dispensateur de lumière

Il fait rayonner son visage,
le Roi des siècles,
splendeur sacrée,
mémorial de ses merveilles,
arche de sa splendeur,
magnifique en sainteté!

Le roi s’est épris de ta beauté.

Telle est la tendresse de notre Dieu :
illuminer ceux qui demeurent
dans les ténèbres et l’ombre de la mort.

Vous qui entrez par les portes du temple,
marchez à la lumière de sa face.
La lumière brille dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l’arrêtent pas.
Marchons à la lumière du Seigneur!
Le salut suivra la trace de ses pas.

« Je n’ai pas dit à ta race :
“Cherche-moi dans la confusion.”
J’ai plutôt appelé sur toi le bonheur. »

 

Parole de vérité

La parole du Seigneur est sans alliage.
Son message est pur comme un métal sortant du feu.
Son commandement s’étend à l’infini.
Ses volontés, chef-d’œuvre de vérité.
Tu m’as creusé des oreilles pour t’écouter.

« Je donnerai aux peuples des lèvres pures,
l’huile qui fait rayonner les visages. »

Ta loi me tient aux entrailles[2].
Mon cœur ne frémit qu’à ta parole.
Le jour au jour en livre le message,
et la nuit à la nuit en donne connaissance.
Joie de tes jugements!
Mon cœur vibre de paroles de fête.

 

Créateur

Une parole, et ce qu’il dit existe.

Tu as fait l’univers et tout ce qu’il contient.
Tu déploies le firmament comme une tente.
Tu étends les ténèbres, et voici la nuit.
Pour toi la nuit n’a pas moins de clarté que le jour.
En la créant, tu ne l’as pas laissée vide.

À tes yeux, mille ans sont comme hier,
une heure dans la nuit.
Tu emportes les hommes comme un songe au matin.
Tu reprends leur souffle : ils expirent.
Les nations ne comptent pas plus pour toi
qu’une goutte au bord du seau.

Du haut des cieux, le Seigneur se penche :
« Sachez que je suis Dieu!
Si j’ai faim, je n’irai pas te le dire :
l’univers est à moi et tout ce qu’il contient. »

Splendeur altière de sa montagne sainte,
pareille au grand vent d’Orient.
Tu es digne, Seigneur, de recevoir le livre
et d’en ouvrir les sceaux.

 

Guide

« Je me ferai un chemin dans les montagnes.
Ils trouveront les routes en bon état. »

Dispersés du pays,
rescapés des nations,
peuple marchant dans les ténèbres,
il les guide toute la nuit par une flamme lumineuse.

Il envoie ses ordres sur la terre.
Rapide, sa parole s’élance.
Elle fait tomber la neige comme flocons de laine.
Il chasse devant eux les nations
installant les tribus
sous les tentes des autres peuples,
ainsi que nos fils dans leur jeune vigueur.

« Je t’ai parlé au milieu de l’orage. »

Le froment du ciel,
il en fit tomber au milieu du camp,
tout autour de leurs demeures.
Ce pain savoureux s’adaptait à tous les goûts.
Il fit pleuvoir la viande comme retombe la poussière.
« J’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie. »
Souviens-toi que le Seigneur est Dieu!

Le Seigneur rend avec usure à qui fait l’orgueilleux.
De l’horizon, il fait monter les nuages.

Des réserves célestes, il fait sortir le vent,
le vent de tempête, exécuteur de sa parole.
C’est lui qui change en désert un pays de rivières,
lui qui fait pleuvoir charbons ardents et soufre.

Ils cherchent refuge à l’ombre de ses ailes.
Criblés de ses flèches, des peuples se soumettent.

 

Berger

Elle est apparue,
la bonté de Dieu notre Sauveur,
et sa tendresse pour les humains.
Nous étions tous comme des moutons égarés,
chacun suivant son propre chemin.
Le Seigneur est venu camper au milieu de son peuple.
Il porte les agnelets sur sa poitrine,
et mène doucement les brebis qui allaitent.

Ni hauteur ni profondeur
ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu.
Nous triomphons
par celui qui nous a aimés.
Chantez pour le Seigneur avec les cymbales!

 

 

III. Prière

 

Au fond de mon être, mon esprit te cherche.
Dès le matin, assure-moi de ton amour.
Pour te supplier, je devance l’aurore.
Je me mets en prière,
vigilant dans mon attente.
Je suis ton serviteur, le fils de ta servante.
Sur mon front, fais resplendir ta face.
Je tiens mon âme dans le calme.
Mon cœur est prêt, Seigneur,
mon cœur est prêt!

Que monte ma prière comme un encens devant l’autel.
Que mon appel, Seigneur, arrive en ta présence!
Incline tes cieux et descends.
Fais rayonner ta présence, et nous serons sauvés.
Alors danseront de joie les jeunes filles
accourant vers les largesses du Seigneur.

Toute ma conduite est devant toi.
Tu jettes derrière toi tous mes péchés.
Que ma langue se noue,
si je ne garde pas ton souvenir
à la cime de ma joie.

Place une garde à ma bouche,
surveille les paroles qui vont franchir mes lèvres.
Que ma parole se répande comme une rosée.
Car ta rosée est une rosée de lumière.

De tout mon cœur, j’implore ta face,
parure de victoire,
parfum de choix répandu sur la tête,
descendant sur la barbe,
atteignant le col de la tunique.

À pleine voix, je crie vers le Seigneur.
Sur ton serviteur, fais resplendir ta face.
Pourquoi laisser dire aux païens :
« Où donc est leur Dieu? »

Apparu de loin, le Seigneur m’a dit :
« D’un amour éternel, je t’ai aimé. »

Je marche en présence du Seigneur
sur la terre des vivants.

C’est le vivant, c’est le vivant qui te rend grâce.

 

 

Envoi

 

Qu’est donc l’homme, Seigneur, pour que tu penses à lui?
pour que tu le remarques?
Il ressemble au bétail qu’on abat.
Nos fautes cachées se révèlent à la lumière de ta face.
Heureux l’homme dont le cœur est sans fraude!

Quand ils sont frappés, ils cherchent Dieu.
Ils se rappellent qu’ils sont de chair,
un souffle qui s’en va.
Quel homme pourrait vivre et ne pas voir la mort?

Les hommes au cœur droit,
ils seront bénis par une pluie précoce,
par les fils des années de jeunesse,
tous réunis autour de la table.
Une roche escarpée sera leur forteresse,
ils ne manqueront jamais d’eau.
« Je les aimerai de bon cœur.
C’est l’amour qui me plaît et non le sacrifice. »

 

Laval, le 31 janvier 2017

 

[1]. Telle a été ma démarche. Du Psautier de Ligugé, revu par les moines de l’Abbaye Notre-Dame de Nazareth (Rougemont) en 2013, j’ai extrait « l’impérieuse beauté » des phrases les plus percutantes et les ai disposées dans un ordre nouveau, « strictement privé », dans l’espoir d’en magnifier la puissance et de mieux saisir la dissonance de ce temps. Les curieux trouveront la référence précise au verset d’origine de chacun de ces vers dans la Version PDF grand public et dans la Version PDF avec [interpolations] de ce texte.

[2]. Traduction liturgique officielle des évêques catholiques.

 

© André-Guy Robert, 2017, 2026
Toute reproduction sans l’autorisation de l’auteur est interdite.
Demande d’autorisation : andreguyrobert@hotmail.com

 

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